lundi 27 avril 2026

La dynamique du changement de régime en Iran

 Alors que l’impasse entre les États-Unis et l’Iran s’éternise depuis trois mois, le détroit d’Ormuz demeure un point de tension majeur qui a déjà coûté des dizaines de milliards de dollars à l’économie mondiale et fait grimper les prix du pétrole au-delà de 120 dollars le baril. Un cessez-le-feu fragile est maintenu, mais aucune des deux parties ne cède : Washington maintient son blocus naval des ports iraniens, Téhéran continue de contester le contrôle de cette voie maritime, et 20 % du commerce mondial de pétrole et de GNL reste paralysé.

On pourrait arguer que les armées conventionnelles les plus puissantes du monde n’ont pas réussi à renverser le régime, qui a par ailleurs réprimé avec véhémence tous les soulèvements nationaux et les révoltes populaires depuis 2017. Le monde est-il donc condamné à coexister indéfiniment avec le principal État parrain du terrorisme international ?

Cette question domine tous les débats sérieux sur l’avenir de l’Iran. Elle semble tranchée. Elle est pourtant erronée. La solution pour un changement de régime en Iran – la seule solution durable – n’est pas militaire. Elle est sociale. Le régime lui-même ne cesse de le prouver, involontairement, par la manière dont il déploie ses forces, choisit ses cibles et punit ses prisonniers. Sa stratégie de survie est devenue son aveu le plus clair.

Et c’est précisément pourquoi cette question est si cruciale aujourd’hui. Alors que l’impasse militaire et économique autour d’Ormuz continue de peser lourdement sur l’économie mondiale, la seule voie qui n’ait jamais véritablement menacé cette théocratie brutale est une désintégration interne, impulsée par la société. Tant que cette fracture sociale ne s’accentuera pas, l’impasse persistera, sans perspective de fin des troubles.

Le mythe de la cohésion

La pérennité du régime ne repose pas sur une unité idéologique. Le fait qu’il ne se soit pas fracturé après la disparition de hauts responsables militaires et politiques révèle le contraire : sa cohésion ne repose pas sur des idéaux partagés, mais sur un intérêt collectif viscéral à la survie. Chaque membre du Corps des gardiens de la révolution islamique, chaque milicien Bassidj et chaque agent du renseignement comprend que si le système s’effondre, des décennies de pillages et d’effusions de sang déchaîneront une fureur sociale qui les consumera, eux et leurs familles. Sans possibilité de fuite ni refuge à l’étranger, ils restent unis tant qu’ils tiennent les armes.

Depuis quatre décennies, le régime a investi massivement dans des villes de missiles souterraines, des agences de sécurité aux compétences redondantes et des armées supplétives à l’étranger. Il a peaufiné sa stratégie de répression interne pendant des années. Pourtant, cette obsession de la survie a un coût exorbitant. Les mêmes investissements qui ont renforcé le régime face aux chocs extérieurs ont privé le pays de gouvernance, d’infrastructures et de réformes. L’économie est en ruines et la population – instruite, connectée et politiquement mûre – ne perçoit aucune perspective d’amélioration dans le cadre du régime actuel. Tant que ce dernier refusera tout changement politique ou économique significatif, la revendication de son renversement restera une caractéristique structurelle et permanente de la société iranienne.

La véritable crainte du régime

Les Gardiens de la révolution et leurs milices sont nombreux, décentralisés et lourdement armés. Aucun observateur sérieux ne conteste leur capacité de répression. Pourtant, le comportement du régime ces derniers mois révèle que sa principale crainte n’est pas une invasion étrangère. Sa plus grande peur est la fusion d’une société en ébullition avec une résistance organisée, expérimentée et intrépide.

Depuis 2017, l’Iran est le théâtre de soulèvements populaires répétés à l’échelle nationale. En réponse, le régime a instauré un régime de facto de loi martiale dans les villes : des dizaines de milliers de soldats et de membres des forces Bassidj tiennent des points de contrôle, des arrestations massives sont effectuées contre toute personne soupçonnée de liens avec des médias étrangers ou des réseaux d’opposition, et des rassemblements sont imposés aux forces de sécurité et à leurs familles. Il ne s’agit pas de coups de publicité, mais de préparatifs en vue d’une guerre civile. Même aujourd’hui, alors que l’accès à Internet est coupé à une échelle sans précédent, le régime maintient cette position car il identifie, à juste titre, que sa plus grande menace vient de la base.

Le régime iranien est déjà pourri jusqu’à la moelle – rongé par quatre décennies de priorité donnée à la survie plutôt qu’à la gouvernance – mais il se maintient en place car il a massivement investi dans ce mur de la peur, tant sur le plan physique (par son vaste appareil de sécurité intérieure et ses déploiements urbains constants) que psychologique (par la propagande, les exécutions ciblées, et la répression systématique des récits alternatifs). Le tournant décisif se produira lorsque les Iraniens ordinaires cesseront de dicter leur comportement quotidien par la crainte d’une punition. La mobilisation interne à grande échelle orchestrée par le régime – son état de facto de loi martiale dans les villes – est la preuve la plus flagrante qu’il comprend cette dynamique sociale bien mieux que nombre d’analystes extérieurs.

Le chaînon manquant

Certains doutent de la force des Unités de résistance dirigées par l’OMPI, car toute évaluation sérieuse, comparée directement aux vastes forces de sécurité du régime, montre que ces Unités sont largement inférieures en nombre. Pourtant, ils envisagent cette comparaison de manière statique : une image figée d’un catalyseur agissant au sein d’une société explosive. La question est compréhensible, mais incomplète.

La stratégie de survie même du régime a déjà révélé la vérité : il considère même les actes de défiance les plus modestes et disciplinés comme des menaces existentielles. C’est pourquoi il déploie ses forces les plus brutales non pas contre des armées étrangères, mais contre son propre peuple – précisément parce qu’il sait qu’une société explosive n’a besoin que d’une étincelle. Les Unités de résistance sont cette étincelle. Elles sont le chaînon manquant. Ils ne peuvent renverser à eux seuls cette théocratie brutale. Mais une fois placés dans leur rôle légitime – diriger et radicaliser une société explosive – leur influence dépasse de loin leur nombre.

Le soulèvement de janvier 2026 a prouvé l’efficacité de cette stratégie. À Malekshahi et Abdanan, ainsi que dans des quartiers de Téhéran, Rasht et Mashhad, des Unités de Résistance organisées se sont implantées, ont coordonné la contestation locale et ont déclenché la libéralisation rapide de quartiers entiers. Ce qui avait commencé comme des actes de résistance ciblés s’est transformé en zones de libération temporaires, car ces unités ont fourni le modèle, la discipline et la preuve tangible que l’aura d’invincibilité du régime pouvait être brisée.

Ces dernières semaines, le régime a exécuté huit membres de ces Unités de Résistance. Il ne s’agissait pas de détenus choisis au hasard. Condamnés à mort, on leur a proposé un marché simple : renoncer à la résistance organisée, apparaître à la télévision d’État et vivre. Ils ont refusé. Au lieu de cela, ils ont enregistré clandestinement plusieurs messages vidéo et les ont fait sortir de prison. Leur objectif explicite était de transmettre un message clair à la société iranienne : ce régime est renversable ; seul le courage en fait la peine.

Ces vidéos ont largement circulé en Iran, même parmi ceux qui étaient exposés depuis longtemps à la propagande du régime contre la Résistance. Leur impact semble s’inscrire dans un schéma plus large. D’autres prisonniers exécutés – sans lien organisationnel avéré – ont adopté la même méthode et la même attitude. Ils ont affronté le régime sur son propre terrain, accepté le prix ultime et utilisé leurs derniers actes pour éroder son aura d’invincibilité. La méthode elle-même est devenue contagieuse.

Cette dynamique est confirmée par le témoignage récent d’un ancien prisonnier politique, diffusé sur Clubhouse. Il a décrit comment Vahid Bani Amerian (33 ans) et Abolhasan Montazer (65 ans), membres de l’OMPI, après leur libération, ont immédiatement repris contact avec la Résistance et repris leurs activités. Il s’est dit stupéfait du comportement de Montazer lors de la mutinerie de 2022 dans la prison : malgré la maladie et son âge, cet homme de 65 ans a dévoilé sa poitrine aux tireurs d’élite en criant « Tirez-moi dessus ! », un acte qui a contraint les gardiens à battre en retraite et a enhardi les autres détenus.

Les multiples crises qui s’entremêlent au sein du régime garantissent un vivier important et croissant de participants potentiels. La résistance organisée n’a pas besoin d’être la force la plus étendue aujourd’hui. Il lui suffit de proposer un modèle de résistance crédible et éprouvé, que d’autres puissent reconnaître et reproduire. Ce sont précisément les actes visibles et reproductibles qui modifient la perception du risque par les citoyens ordinaires qui permettent à la résistance sociale de prendre de l’ampleur et de briser la chaîne.

Comment le régime a sapé sa principale menace

Dès ses débuts, le régime a dû faire face à une résistance nationale dotée d’une expérience organisationnelle et d’un ancrage politique plus profonds que les siens. Durant sa première décennie, il a exploité la guerre Iran-Irak pour lancer une purge physique contre ce mouvement. Face à l’échec de cette entreprise, malgré de multiples massacres et le génocide de 1988, il s’est tourné vers la guerre psychologique et la propagande.

Le régime a dépensé des millions de dollars et déployé des centaines d’intermédiaires rémunérés – journalistes, analystes et activistes autoproclamés – pour inonder l’opinion publique iranienne, tant au pays qu’à l’étranger, de récits fabriqués de toutes pièces contre l’Organisation des Moudjahidines du peuple d’Iran. Des centaines de films et de séries télévisées, des millions d’heures de contenu en ligne.

Des milliers d’articles ont martelé un message unique : le régime a beau être impopulaire, il est stable, puissant et irremplaçable. La campagne était si omniprésente que les jeunes générations en Iran ne connaissaient souvent le groupe que par l’insulte du régime : « Monafeqin » (hypocrites).

Dans les capitales occidentales, le régime a infiltré ses éléments dans les médias, les groupes de réflexion, les cercles consultatifs gouvernementaux et les organisations de défense des droits humains afin de renforcer ce même discours. Au cours de la dernière décennie, après l’effondrement de l’illusion de réformes internes, son appareil de renseignement a lancé un nouveau projet : la promotion de Reza Pahlavi et des vestiges de la monarchie déchue. L’objectif était de canaliser le mécontentement populaire vers une figure qui ne disposait d’aucun réseau organisé en Iran, qui promettait de préserver les institutions clés du régime (notamment les Gardiens de la révolution, les Bassidj et les services de renseignement), qui refusait de rompre avec les crimes de la dictature précédente et qui misait tout sur une intervention militaire et des bombardements étrangers.

Cette opération s’est avérée extrêmement profitable pour le régime. Elle a imposé le récit souhaité aux gouvernements étrangers et à certaines factions de l’opposition, fragmenté l’opposition iranienne tant au pays qu’à l’étranger, retardé les sanctions internationales contre les forces militaires du régime et fourni aux médias du régime un récit tout fait de « désunion de l’opposition ». Plus grave encore, le soutien public de Pahlavi aux frappes sur les villes iraniennes et ses appels durant le soulèvement ont donné carte blanche aux forces de sécurité. Les 8 et 9 janvier 2026, elles ont perpétré des massacres avec la justification requise. Le résultat le plus significatif des activités étrangères de Pahlavi n’a pas été la pression exercée sur le régime, mais la désillusion sociale et l’intensification des attaques politiques et sociales contre la Résistance iranienne organisée.

La voie à suivre

La dynamique du changement de régime en Iran est désormais indéniable. Le régime est trop décentralisé et trop attaché à son appareil sécuritaire pour être renversé par une force aérienne. Il survit en instaurant un climat de peur. La riposte est donc sociale, non militaire. Le régime a déjà révélé sa propre vulnérabilité : sa réaction paniquée et coûteuse face à une résistance décentralisée mais très organisée, qui refuse de craindre la mort et insiste pour dialoguer directement avec le peuple iranien.

Par conséquent, le seul moyen pour la communauté internationale d’accélérer un changement durable est de :

  1. Reconnaître le gouvernement provisoire proclamé par le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI).
  2. Fermer les ambassades du régime et expulser les agents et les membres du ministère du Renseignement et du Corps des gardiens de la révolution islamique.
  3. Fournir les moyens techniques nécessaires pour garantir au peuple iranien un accès libre à Internet.
  4. Subordonner toute relation avec le régime clérical à la cessation immédiate des exécutions de prisonniers politiques et des massacres de manifestants.

Traduire les dirigeants du régime en justice pour crimes contre l’humanité et génocide. Le régime a déjà accompli le plus dur pour ses opposants. Par sa politique de guerre interne, le choix de ses cibles et ses efforts désespérés pour faire taire certaines voix, il a mis en place le mécanisme social précis qui peut le faire tomber. Il ne reste plus qu’à permettre à la société iranienne de voir ce mécanisme avec une clarté absolue.

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