L'économie influence bien plus que les revenus, l'emploi ou le pouvoir d'achat ; elle peut aussi toucher les dimensions les plus profondes de la vie sociale et éthique. Lorsque les pressions économiques poussent les individus à faire des choix qu'ils n'auraient jamais acceptés en temps normal, l'économie et l'éthique ne peuvent plus être considérées comme des domaines distincts.
Des économistes comme Alvin Roth se sont efforcés, ces dernières années, d'expliquer le concept de « transactions répugnantes » – des transactions que les deux parties acceptent volontairement, mais que la société perçoit avec dégoût moral ou inquiétude éthique. Le trafic d'organes, la prostitution et certaines formes d'aide médicale à mourir relèvent de cette catégorie. L'expérience iranienne est devenue l'un des cas fréquemment étudiés dans les travaux internationaux sur l'éthique des marchés.
L’expansion des marchés non conventionnels, la vente d’organes humains, la multiplication des transactions motivées par le désespoir économique et le déclin du capital social démontrent que la crise économique n’est pas seulement un problème financier, mais qu’elle a également affecté les fondements éthiques de la société.
L'économie politique de la crise éthique en Iran
En Iran, les liens entre économie et éthique sont indissociables de la structure politique au pouvoir. La pauvreté généralisée, l'inflation chronique et le déclin des perspectives économiques ne sont pas le fruit de décisions politiques ponctuelles. Ils résultent plutôt de décennies de concentration du pouvoir politique, d'impunité et de priorité accordée aux intérêts politiques au détriment du bien commun.
Dans les systèmes démocratiques, les organisations de la société civile et les médias indépendants peuvent débattre des limites éthiques des marchés et établir des normes partagées. Dans les systèmes autoritaires, en revanche, les décisions relatives à l'éthique publique deviennent également des instruments politiques. De ce fait, le gouvernement prétend défendre les valeurs morales tout en créant les conditions économiques qui sapent ces mêmes valeurs.
Le marché iranien des reins illustre parfaitement cette contradiction. Une grande partie des vendeurs sont des particuliers contraints de prendre cette décision sous la contrainte de graves difficultés financières et d'une forte pression économique. Dans ces conditions, parler de « libre choix » sans tenir compte du contexte économique sous-jacent ne donne qu'une vision partielle de la réalité.
Michael Sandel et Debra Satz insistent également sur ce point. Ils affirment que la pauvreté peut restreindre considérablement la liberté de choix et transformer certaines transactions en formes d'exploitation économique. Par conséquent, l'éthique des marchés ne peut être jugée uniquement à l'aune du consentement des deux parties concernées ; il convient également de prendre en compte la structure plus large du pouvoir et la répartition des opportunités.
Marchés atypiques ; un produit d’une économie dysfonctionnelle
Ces dernières années, en Iran, les liens entre économie et éthique ont été marqués par l'émergence de marchés inexistants ou marginaux dans de nombreux autres pays. Du trafic d'organes humains à divers arrangements contractuels non conventionnels, ces marchés témoignent de l'adaptation de la société à de fortes pressions économiques.
Une telle adaptation n'est pas nécessairement un signe de réussite. Les sociétés sous pression développent des stratégies de survie qui ont souvent un coût éthique important. Lorsque des personnes sont contraintes de vendre des parties de leur corps pour payer des soins médicaux, un loyer ou des dettes, la question ne peut se réduire à une simple transaction économique.
L'autoritarisme économique a accentué cette tendance. Les monopoles généralisés, la corruption institutionnalisée et l'absence d'égalité des chances ont restreint la mobilité sociale. De ce fait, des pans entiers de la société sont marginalisés et relégués à des marchés qui l'étaient autrefois.
Il est important de noter que l'interdiction pure et simple n'élimine pas nécessairement ces marchés. L'expérience mondiale montre qu'une simple répression conduit souvent à l'expansion des marchés clandestins. Ce constat n'implique cependant pas l'acceptation du statu quo. La question centrale demeure celle des conditions économiques et politiques qui favorisent l'émergence de tels marchés.
Reconstruire l'éthique publique est impossible sans changement structurel.
La relation entre l'économie et l'éthique en Iran soulève finalement une question fondamentale : l'éthique publique peut-elle être reconstruite lorsque la structure politique elle-même engendre la pauvreté, la corruption et les inégalités ?
Nombre d'analystes en économie politique répondent par la négative à cette question. L'éthique sociale ne se développe pas en vase clos. La confiance du public, la solidarité sociale et la responsabilité civique exigent des institutions responsables et une gouvernance transparente. En l'absence de ces éléments, la société est contrainte à des compromis douloureux entre survie et valeurs éthiques.
Ce qui se déroule aujourd'hui en Iran n'est pas seulement une crise économique, mais aussi une crise de la légitimité morale du pouvoir en place. Un système incapable de garantir la sécurité économique et l'égalité des chances pousse involontairement ses citoyens à faire des choix qu'ils jugent eux-mêmes inacceptables sur le plan éthique.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire