Derrière chaque enfant vendant des fleurs à un feu rouge, triant les ordures dans un centre de recyclage, transportant de lourdes charges sur un marché ou tissant des tapis dans un village reculé se cache une douloureuse réalité : la défaillance systémique d’un État qui a abandonné sa responsabilité de protéger ses citoyens les plus vulnérables.
Alors qu'une grande partie du monde a réalisé des progrès significatifs dans la réduction du travail des enfants, l'Iran va dans la direction opposée.
Selon les défenseurs des droits de l'enfant, l'aggravation de la pauvreté, la hausse du décrochage scolaire, la faiblesse des systèmes de protection sociale et l'absence de statistiques transparentes ont fait du travail des enfants l'une des crises sociales les plus graves et persistantes d'Iran. La situation est devenue encore plus alarmante suite aux récents chocs économiques et aux perturbations liées à la guerre, qui ont accéléré le nombre d'enfants quittant l'école et entrant sur le marché du travail.
La présence croissante d'enfants travailleurs n'est pas simplement un symptôme de difficultés économiques. Elle est le reflet de défaillances structurelles plus profondes qui se sont accumulées au fil des décennies et qui menacent aujourd'hui l'avenir de toute une génération.
Un problème mondial qui se réduit partout sauf en Iran
À l'échelle mondiale, le travail des enfants a considérablement diminué au cours des deux dernières décennies. Selon les estimations internationales de l'Organisation internationale du travail et de l'UNICEF, le nombre d'enfants travailleurs dans le monde est passé d'environ 246 millions en 2000 à environ 138 millions en 2024.
Des millions d'enfants à travers le monde restent piégés dans des travaux dangereux, mais la tendance générale a été celle du progrès.
L'Iran constitue toutefois une exception inquiétante.
Il n'existe pas de statistiques fiables et universellement acceptées concernant le nombre réel d'enfants travailleurs en Iran. Les estimations varient entre plus d'un million et jusqu'à sept millions d'enfants. La dernière évaluation officielle, publiée par le Centre de recherche du Parlement iranien en 2023, suggérait qu'environ 15 % des enfants iraniens étaient soumis à une forme ou une autre de travail.
Même ce chiffre pourrait sous-estimer la réalité.
De nombreux défenseurs des droits de l'enfant affirment que l'ampleur réelle du problème est bien plus importante, car une grande partie du travail des enfants se déroule dans des ateliers clandestins, des entreprises informelles, des entreprises familiales, des travaux agricoles et des travaux domestiques qui n'apparaissent jamais dans les registres officiels.
L'absence de transparence est elle-même devenue partie intégrante de la crise.
Le parcours de l'école au travail
L'un des indicateurs les plus clairs de cette crise est le nombre croissant d'enfants qui quittent l'école.
L'éducation a toujours constitué le rempart le plus efficace contre le travail des enfants. Lorsque ce rempart s'effondre, les enfants se retrouvent souvent avec peu d'alternatives.
Des militants alertent sur le fait que la détérioration de la situation économique et les perturbations liées à la guerre ont accéléré le décrochage scolaire dans tout le pays. Une fois sortis du système éducatif, les jeunes ont de fortes chances d'y retourner, tandis que leurs chances d'intégrer le marché du travail augmentent considérablement.
Des millions d'enfants iraniens sont actuellement déscolarisés ou risquent de l'être. Pour de nombreuses familles qui peinent à se nourrir, se loger et subvenir à leurs besoins essentiels, l'éducation est devenue un luxe plutôt qu'un droit fondamental.
Il en résulte un cercle vicieux où la pauvreté exclut les enfants de l'école, et l'absence d'éducation les enferme dans la pauvreté.
La pauvreté n'est pas un accident, c'est un échec politique.
L'expansion du travail des enfants ne peut être comprise sans examiner l'effondrement économique plus général de l'Iran.
Des années de corruption, de mauvaise gestion, d'inflation, de chômage et de priorités nationales mal définies ont ruiné les revenus des ménages. Les familles dépendent de plus en plus de toutes les sources de revenus disponibles, y compris celles de leurs enfants.
Bien que la loi iranienne interdise explicitement l'emploi d'enfants de moins de 15 ans, la réalité est tout autre.
Des milliers d'enfants mineurs travaillent dans des fermes, des ateliers, des centres de recyclage, des marchés, des chantiers et d'autres secteurs de l'économie informelle. Ces lieux de travail échappent largement à tout contrôle gouvernemental efficace, la réglementation du travail y est rarement appliquée et l'exploitation y est monnaie courante.
Pour beaucoup d'enfants, les journées de travail s'étendent bien au-delà des heures normales. Ils reçoivent une faible rémunération, aucune assurance, aucune protection juridique et aucun recours valable pour porter plainte.
Ce sont des travailleurs sans droits.
La crise cachée de l'Iran rural
La crise du travail des enfants ne se limite plus aux grandes villes.
Dans les régions rurales, de plus en plus d'enfants quittent l'école pour subvenir aux besoins de leur famille grâce au travail agricole, à l'élevage, au tissage de tapis et à la production domestique. Nombre de ces activités restent invisibles dans les statistiques officielles car elles se déroulent au sein des familles ou dans des économies locales informelles.
La crise est particulièrement grave dans les provinces sous-développées comme le Sistan-et-Baloutchistan, où les infrastructures éducatives restent profondément insuffisantes.
Dans de nombreuses communautés, les élèves sont confrontés à des classes surchargées, à une pénurie d'enseignants, à l'éloignement des établissements scolaires et à un accès limité aux ressources pédagogiques. Le développement de l'enseignement en ligne lors des crises récentes a accentué les inégalités existantes.
De nombreuses familles ne possèdent qu'un seul smartphone partagé entre plusieurs enfants. D'autres n'ont absolument pas les moyens de se payer un accès à Internet.
Pour les familles qui luttent déjà pour survivre, investir dans l'éducation numérique devient impossible.
Le résultat est prévisible : les enfants prennent du retard, se désintéressent de l'école et finissent par disparaître complètement du système éducatif.
Le fardeau invisible porté par les filles
Une part importante du travail des enfants en Iran reste cachée car elle est effectuée par des filles.
Si les garçons sont plus visibles dans le commerce ambulant, la collecte des déchets et les emplois physiquement exigeants, les filles travaillent souvent à huis clos. Elles se consacrent aux travaux domestiques, aux soins aux personnes dépendantes, à la broderie, à l'artisanat, aux travaux agricoles et à d'autres activités non rémunérées ou sous-payées qui apparaissent rarement dans les statistiques officielles.
Nombreux sont ceux qui doivent faire face à des difficultés supplémentaires, comme le mariage précoce et l'abandon définitif des études.
Leur travail est souvent invisible, mais ses conséquences sont profondes.
Les opportunités éducatives perdues par ces jeunes filles représentent non seulement des tragédies individuelles, mais aussi un recul à long terme pour le développement social et l'égalité des sexes.
Les plus vulnérables : les enfants sans identité
Parmi les enfants travailleurs iraniens, un groupe est confronté à des risques particulièrement graves : les enfants sans acte de naissance ni document d’identité officiel.
Sans reconnaissance légale, ces enfants se voient souvent refuser l'accès à l'éducation, aux soins de santé, aux services sociaux et à d'autres formes de soutien public.
Concrètement, ils deviennent invisibles.
Leur absence de papiers les rend particulièrement vulnérables à l'exploitation, à la traite, aux abus et à l'exclusion. Ils sont privés de nombreuses protections dont bénéficient même d'autres enfants défavorisés.
Pour eux, la pauvreté est aggravée par l'invisibilité juridique.
Une génération en danger
Les experts mettent régulièrement en garde contre les conséquences désastreuses à long terme d'une entrée précoce sur le marché du travail.
Les enfants exposés au travail dès leur plus jeune âge courent davantage de risques de violence, de toxicomanie, d'exploitation, d'exclusion scolaire définitive et de pauvreté chronique. Nombre d'entre eux finissent par se retrouver piégés dans l'économie informelle, incapables d'échapper aux conditions qui les ont contraints à travailler.
Certains finissent par entrer dans des établissements correctionnels et des centres de détention pour mineurs, non pas parce qu'ils sont des criminels, mais parce qu'ils sont victimes de privation, de négligence et de politiques sociales défaillantes.
Le plus tragique, c'est que nombre de ces situations sont évitables.
Le fossé entre le droit et la réalité
La législation iranienne interdit formellement le travail des enfants de moins de 15 ans. Pourtant, le fossé entre les promesses légales et la réalité quotidienne est devenu impossible à ignorer.
La persistance du travail des enfants à une telle échelle révèle une vérité plus profonde sur la gouvernance en Iran. Des lois qui n'existent que sur le papier ne peuvent protéger les enfants. Des droits non appliqués ne sont pas des droits.
Tant que la pauvreté s'aggravera, que les possibilités d'éducation se réduiront et que les protections sociales resteront insuffisantes, le travail des enfants continuera de se développer, quelles que soient les dispositions légales.
Le plus déchirant dans cette crise, c'est que beaucoup d'enfants qui travaillent ne rêvent ni de richesse ni de privilèges. Leurs aspirations sont d'une simplicité remarquable.
Ils veulent retourner à l'école.
Ils souhaitent avoir la possibilité de devenir enseignants, médecins, athlètes, ingénieurs ou artistes. Certains veulent simplement avoir la chance de terminer leurs études avec leurs camarades de classe.
Pourtant, pour des millions d'enfants iraniens, le fossé entre ces rêves et la réalité ne cesse de se creuser.
Une société qui contraint ses enfants à choisir entre la faim et l'éducation ne fait pas seulement face à une crise économique. Elle est confrontée à un échec moral et politique dont les conséquences se feront sentir pendant des générations.


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