samedi 2 mai 2026

L’Iran face à une crise économique qui s’aggrave sur fond de guerre, de blocus et d’échecs politiques

 L’économie iranienne s’enfonce dans une spirale infernale, sous le poids conjugué d’une coupure numérique prolongée, d’un effondrement de la production agricole, d’une chute vertigineuse de la monnaie et d’un quasi-arrêt des exportations de pétrole, selon de nombreux rapports nationaux et internationaux publiés ces derniers jours. Cette crise a engendré une inflation record, des pertes d’emplois massives et des retards de paiement généralisés aux agriculteurs, précipitant le pays vers ce que les analystes qualifient d’effondrement multidimensionnel.

Chute libre de la production agricole

La production des cultures vivrières de base a chuté de façon spectaculaire. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a signalé une baisse de 4,3 millions de tonnes de la production de blé l’an dernier, et prévoit une nouvelle diminution de 500 000 tonnes cette année, pour atteindre seulement 12,5 millions de tonnes. La production de riz a chuté de 7 % à 3,9 millions de tonnes, tandis que celle des autres céréales a dégringolé de 29 % à 3,6 millions de tonnes, la sécheresse étant la principale cause de cette baisse.

Parallèlement, le gouvernement n’a pas payé les producteurs de blé nationaux. Ataollah Hashemi, directeur de la Fondation nationale des producteurs de blé, a déclaré à l’agence ILNA que malgré un mois de récolte dans les provinces du sud et la livraison de près de 300 000 tonnes de blé aux silos d’État, aucun rial n’a été versé, malgré des promesses de règlement sous une semaine. Le gouvernement a fixé le prix d’achat à 49 500 tomans le kilogramme, aligné sur les cours mondiaux si le rial se stabilise, et a rétabli un taux de change préférentiel de 28 500 tomans pour un dollar pour les importations de blé. Cependant, les importations restent fortement perturbées.

L’Iran importe environ un tiers de ses besoins en blé et une part bien plus importante d’autres céréales destinées à l’alimentation animale (90 % du maïs et 50 % de l’orge). Au cours des dix premiers mois de l’année précédente, 2,75 millions de tonnes de blé ont été importées, pour une valeur de près d’un milliard de dollars, dont 55 % en provenance de Russie, 25 % des Émirats arabes unis et 19 % de Turquie. Bloomberg a fait état d’une baisse de 40 % des importations agricoles en mars en raison du blocus du détroit d’Ormuz.

Coupure d’Internet : des dégâts économiques considérables

Le « siège numérique » entre dans son 64e jour. NetBlocks a enregistré plus de 1 500 heures de restrictions et de coupures d’Internet à l’échelle nationale. Cette coupure, initialement justifiée par la situation de guerre, a épargné les partisans du régime tout en paralysant les entreprises.

Les médias locaux font état de 150 000 nouvelles inscriptions à l’assurance chômage et estiment à plus d’un million le nombre d’emplois perdus. Les offres d’emploi ont chuté de 80 % sur un an (90 % dans le marketing numérique), tandis qu’une plateforme de recrutement a enregistré un record de 318 000 CV reçus en une seule journée. Les ventes en ligne ont chuté de 50 %, et de nombreuses PME font face à une perte de revenus de 50 à 70 %, voire à une fermeture pure et simple. Reza Olfat-Nasab, président de l’Union des entreprises virtuelles, a averti qu’environ 2 000 entreprises n’ont plus qu’un à deux mois à vivre.

Les pertes économiques quotidiennes dues à la coupure d’Internet sont estimées entre 30 et 35 millions de dollars, soit un total d’environ 300 000 milliards de tomans sur deux mois, selon des responsables de la guilde iranienne des TIC. Même Meta a constaté une légère baisse du nombre d’utilisateurs actifs quotidiens, en partie liée aux perturbations en Iran. Les chaînes d’approvisionnement, la logistique et les paiements internationaux sont également paralysés, ce qui a incité le vice-ministre des Communications à avertir qu’une coupure totale serait le scénario le plus coûteux pour l’économie.

La coupure a également donné naissance à un service parallèle, « Internet Pro », dont les frais d’activation atteindraient 60 millions de tomans, créant de facto un système Internet à plusieurs vitesses. Les autorités affirment avoir ouvert des enquêtes sur des allégations de corruption liées à ce système.

Effondrement monétaire et inflation galopante

La chute libre du rial s’est accélérée. Le dollar américain a dépassé les 184 000 tomans à la mi-journée aujourd’hui, soit une hausse de près de 18 % en une semaine et environ le double du taux de change au début de la guerre de juin 2025. L’euro a atteint 216 000 tomans et la livre sterling 250 000 tomans. L’or et les pièces ont suivi la même tendance : l’or 18 carats a atteint 20,7 millions de tomans le gramme et une nouvelle pièce Bahar Azadi a dépassé les 206 millions de tomans.

Réponse :

L’inflation alimentaire a atteint des niveaux catastrophiques. Le Centre statistique iranien a enregistré une inflation alimentaire de plus de 115 % en avril (Farvardin), avec des prix des huiles et graisses presque triplés (atteignant même 219 % selon certaines sources), de la viande rouge et blanche à 141 % et des produits laitiers et œufs à 127 %. L’inflation globale s’établissait à 73,5 %, tandis que l’inflation annuelle sur 12 mois atteignait 53,7 %, un niveau jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Le FMI prévoyait une inflation de 69 % pour l’année, même avant la récente flambée de la monnaie. Le salaire minimum équivaut désormais à environ 3 dollars par jour, soit 90 dollars par mois au taux de change actuel.

Les recettes pétrolières anéanties par le blocus naval

Les exportations de pétrole, vitales pour le budget iranien, se sont effondrées. Les données Kepler montrent qu’en avril, les exportations quotidiennes moyennes n’ont atteint que 500 000 barils, soit un tiers du niveau de mars et un quart de celui de février. Suite au blocus naval américain imposé le 13 avril, les exportations se sont quasiment arrêtées ; seuls 4 millions de barils ont franchi la mer d’Oman durant la seconde moitié du mois. Le CENTCOM a signalé le blocage de 41 pétroliers transportant 69 millions de barils. Les capacités de stockage terrestres iraniennes s’élèvent à 86 millions de barils (dont 50 millions déjà pleines).

En représailles, le régime iranien a fermé le détroit d’Ormuz, réduisant drastiquement le transit pétrolier du Golfe de 20 millions à environ 1 million de barils par jour. Le prix du Brent a grimpé jusqu’à 111-124 dollars le baril, soit une hausse de 60 % depuis le début du blocus.

Ces chocs cumulés ont plongé l’économie dans une situation que les responsables qualifient eux-mêmes de lutte pour la survie. Le président du Parlement, Mohammad-Bagher Ghalibaf, dans un message audio diffusé le 29 avril, a accusé les ennemis du régime de chercher à provoquer l’effondrement du pays par un blocus naval, des pressions médiatiques et en fomentant des divisions internes. Il a appelé à l’unité nationale derrière le Guide suprême Mojtaba Khamenei.

Pourtant, les données dressent le tableau d’une économie déjà en train de se fracturer : pénuries agricoles, paralysie du commerce numérique, effondrement des revenus pétroliers, hyperinflation et chômage de masse. Avec des importations au point mort, une monnaie en chute libre et des produits de première nécessité devenus inabordables, la crise n’est plus abstraite : elle se traduit concrètement par des agriculteurs impayés, des entreprises fermées et des millions d’Iraniens confrontés à une situation de grande précarité. Ce désespoir grandissant finira par déclencher de nouvelles manifestations à travers le pays, cette fois-ci plus radicales et empreintes d’indignation que le soulèvement de janvier 2026.

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