Un aveu rare et révélateur de la part d'un média affilié à l'État a une fois de plus mis en lumière l'une des crises structurelles les plus profondes et dévastatrices de l'Iran : l'existence de millions de personnes sans papiers. Le 24 décembre 2025, Rokna, média proche du gouvernement, a publié un rapport intitulé « Le vide existentiel des sans-papiers », reconnaissant ouvertement l'ampleur et le coût humain de la situation de la population iranienne sans papiers.
Il s'agit de personnes sans acte de naissance, des citoyens dont l'identité est de fait effacée. Elles naissent, grandissent, travaillent, vieillissent et meurent sans jamais être officiellement reconnues par l'État. Plus d'un siècle après la délivrance des premiers actes de naissance en Iran, le pays abrite encore en 2025 une vaste population pour laquelle l'obtention d'une identité légale demeure impossible.
D'après les chiffres officiels cités par les médias d'État, plus d'un million de personnes vivent actuellement sans acte de naissance. Des estimations non officielles laissent penser que le nombre réel pourrait être bien plus élevé. Loin d'être de rares exceptions, les personnes sans papiers sont le produit direct d'un système de gouvernance profondément défaillant, qui marginalise systématiquement les pauvres, les minorités ethniques et les habitants des régions sous-développées.
Une promesse centenaire, systématiquement bafouée
L'Iran a instauré l'enregistrement officiel de l'identité en décembre 1918, lorsque les certificats de naissance – alors appelés Sajel – étaient censés garantir à chaque Iranien un nom, une date de naissance et une reconnaissance légale. Cette promesse n'a toujours pas été tenue.
Aujourd'hui, des milliers d'enfants naissent sans être enregistrés. L'absence de certificat de naissance, les mariages non déclarés, la pauvreté, les déplacements internes et les discriminations structurelles engendrent un cercle vicieux d'exclusion. Des familles entières se retrouvent prises au piège d'un vide juridique qui se transmet de génération en génération.
Comme le reconnaît Rokna, dans les villages reculés du Sistan-et-Baloutchistan, l'identité n'est pas un concept juridique abstrait : c'est une question de survie. Des enfants restent devant les écoles, car ils n'y sont pas admis. Des femmes accouchent à domicile, faute d'assurance maladie. Des hommes travaillent sans contrat, sans protection juridique ni droits du travail, car, aux yeux de l'État, ils n'existent pas officiellement.
Géographie de l'exclusion
Les données officielles montrent que les populations sans papiers sont concentrées dans cinq provinces : le Sistan-et-Baloutchistan, le Khorasan, le Golestan, Kerman et l’Azerbaïdjan occidental. Parmi elles, le Sistan-et-Baloutchistan présente le taux le plus élevé, avec des communautés entières vivant dans une situation d’insécurité juridique permanente.
Nombre de ces personnes ne sont ni reconnues comme ressortissantes étrangères ni officiellement reconnues comme citoyennes iraniennes. Elles vivent dans ce qu'on pourrait appeler un « purgatoire juridique » : une zone de non-droit où l'État se dégage de toute responsabilité tout en continuant d'exercer un contrôle.
La vie sans droits – et même sans mort
L'absence de certificat de naissance entraîne l'exclusion totale du système juridique iranien. Les personnes sans papiers ne peuvent accéder à un emploi formel et sont contraintes d'accepter des travaux dangereux, mal rémunérés et précaires. Le travail des enfants, le travail saisonnier et l'extrême pauvreté féminine sont très répandus au sein de cette population.
L'accès aux soins de santé est largement limité. Même la mort n'est pas reconnue : sans certificat de décès, ces personnes sont totalement effacées des statistiques officielles. La naissance et la mort, marqueurs les plus fondamentaux de l'existence humaine, restent non enregistrées. Il ne s'agit pas d'un dysfonctionnement administratif ; c'est un déni systématique d'humanité.
La bureaucratie comme arme
Depuis des années, les médias d'État reconnaissent sporadiquement la présence de centaines de milliers de personnes sans papiers. Pourtant, ces aveux n'ont jamais débouché sur une véritable réforme. Des lois complexes, une surveillance accrue motivée par des raisons de sécurité et une bureaucratie étouffante ont transformé l'enregistrement d'identité en un parcours du combattant sans fin.
La responsabilité est systématiquement renvoyée d'une institution à l'autre : l'état civil, le pouvoir judiciaire et les organismes de protection sociale limitent tous leur rôle. Le résultat est prévisible : la crise persiste, s'aggrave et se reproduit de génération en génération.
« Nous voulons seulement un certificat de naissance »
Lorsqu'on interroge les personnes sans papiers sur leurs besoins, la réponse est d'une simplicité frappante. Elles ne demandent ni emploi public, ni prêt, ni possibilité d'immigration. Elles ne demandent qu'une seule chose : un acte de naissance.
Un simple bout de papier, que la plupart des citoyens tiennent pour acquis, représente à leurs yeux la frontière entre la vie et l'exclusion. Plus d'un siècle après la délivrance du premier acte de naissance en Iran, l'identité légale demeure un privilège, et non un droit universel.
Un échec de gouvernance aux conséquences durables
L'absence de statut légal n'est pas qu'un simple dysfonctionnement administratif. Elle perpétue activement la pauvreté, les inégalités et l'exclusion sociale. Sans reconnaissance légale, l'accès à l'éducation, à un emploi stable et à la vie civique est impossible. Les enfants héritent de la même invisibilité juridique que leurs parents, enfermant des communautés entières dans une marginalisation permanente.
Les personnes sans papiers forment peu à peu une société parallèle : invisibles, sans protection, elles supportent pourtant le plus lourd fardeau de la pauvreté et des difficultés sociales. C’est le résultat de politiques qui les traitent non pas comme des citoyens, mais comme des problèmes à régler.
L'existence de millions de personnes sans acte de naissance témoigne de manière indéniable d'une défaillance systémique de la gouvernance. Cette crise n'est ni accidentelle ni passagère. Elle est le fruit de décennies de discrimination, de négligence institutionnelle et de mépris de la dignité humaine.
Un État incapable – ou refusant – d’enregistrer la naissance de ses citoyens ne peut prétendre les représenter de manière crédible. Les citoyens invisibles d’Iran témoignent d’une profonde crise structurelle ancrée dans les fondements mêmes du système de gouvernement d’Ali Khamenei.

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