Vingt-et-un jours après la fin des affrontements militaires entre le régime iranien, les États-Unis et Israël, la réalité sur le terrain en Iran contraste fortement avec le discours officiel de stabilisation. Loin de s'atténuer, la pression économique sur les citoyens ordinaires s'est intensifiée à des niveaux sans précédent, que beaucoup qualifient désormais d'« insupportables » et d'« explosifs ».
Au cœur de cette crise se trouve une vérité simple mais dévastatrice : pour une part croissante de la société iranienne, même les produits alimentaires les plus élémentaires ne sont plus abordables.
Ces chiffres ne sont pas seulement alarmants ; ils sont structurellement catastrophiques. En 2026, le salaire minimum officiel avoisine les 16 millions de tomans, et même les travailleurs expérimentés gagnent, au mieux, environ 22 millions de tomans. Pourtant, une fois déduits les coûts du logement, de la santé, de l’éducation et des transports, il ne reste pratiquement rien pour se nourrir. Il ne s’agit pas d’une simple question d’austérité, mais d’une privation systémique.
La consommation de protéines est peut-être l'indicateur le plus clair de l'effondrement économique. La viande, autrefois aliment de base, est devenue un produit de luxe. Le prix de l'agneau a grimpé jusqu'à 1,5 million de tomans le kilogramme, les morceaux de choix frôlant les 1,9 million. Le prix du bœuf suit une tendance similaire, tandis que même le poulet, traditionnellement source de protéines pour les ménages à faibles revenus, a atteint 330 000 à 350 000 tomans le kilogramme. Concrètement, la viande a disparu de l'alimentation de millions de personnes.
Cette tendance n'est pas nouvelle, mais elle s'est fortement accélérée. Les données de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) montraient déjà une baisse d'environ 40 % de la consommation de viande par habitant en Iran entre le milieu des années 2010 et 2023. La flambée actuelle des prix risque d'accentuer considérablement ce recul.
Le secteur laitier présente un schéma d'exclusion similaire. Le lait, les yaourts, le fromage et le beurre, aliments essentiels à une alimentation de base, deviennent rapidement inaccessibles. Un seul litre de lait entier coûte désormais plus de 130 000 tomans, tandis que les fromages courants ont franchi la barre du demi-million. Cette situation se produit dans un pays où la consommation de produits laitiers était déjà bien inférieure aux normes internationales.
D'après les responsables du secteur, la consommation de produits laitiers par habitant en Iran est tombée à moins de 50 kilogrammes par an, contre 130 kilogrammes en 2010 – un niveau bien inférieur à la norme mondiale de 180 kilogrammes. Pour les ménages les plus modestes, cette consommation s'est quasiment effondrée. Les conséquences à long terme d'une telle évolution sur la santé publique sont graves et potentiellement irréversibles.
Les denrées de base, traditionnellement le dernier rempart contre la faim, ne procurent plus de réconfort. Les légumineuses, le riz et les glucides de base ont tous subi des hausses de prix spectaculaires. Le riz, pilier de l'alimentation iranienne, coûte désormais plus de 500 000 tomans le kilogramme pour les variétés locales. Même le riz importé, de moindre qualité, n'est plus bon marché. De même, les lentilles, les haricots et les pois chiches ont atteint des prix qui mettent à rude épreuve même les ménages à revenus moyens.
Tout aussi préoccupants sont les signes de perturbation de l'approvisionnement. Les rayons vides signalés, notamment pour les produits de première nécessité comme l'huile de cuisson, soulignent un dysfonctionnement structurel plus profond. Dans certains cas, les prix ont atteint des niveaux aberrants sur le plan économique, révélant non seulement l'inflation, mais aussi des défaillances dans la distribution, la réglementation et la stabilité du marché.
Même les aliments traditionnellement abordables — œufs, fruits et produits emballés de base — deviennent inaccessibles. Les œufs, autrefois source essentielle de protéines, sont désormais vendus à des prix qui rendent leur consommation régulière difficile. Les fruits, longtemps considérés comme des besoins nutritionnels fondamentaux, sont devenus des produits de luxe occasionnels.
Il ne s'agit pas d'inflation au sens classique du terme. C'est une érosion rapide du pouvoir d'achat, conjuguée à un effondrement de l'accès aux biens essentiels. Les ménages iraniens ne se contentent pas d'ajuster leur consommation ; ils suppriment des catégories entières d'aliments de leur régime alimentaire.
Parallèlement, le coût de la vie continue de se détériorer. Le logement, la santé, les transports et l'éducation augmentent simultanément, créant un effet cumulatif qui plonge les salariés dans une situation de précarité structurelle. Pour beaucoup, trois repas complets par jour ne sont plus une garantie.
Surtout, cette crise s’accélère. Les citoyens signalent que les hausses de prix ne sont plus progressives mais surviennent « quotidiennement, voire toutes les heures », ce qui témoigne d’une absence totale de stabilité du marché et de contrôle politique.
Les données récentes de la Banque centrale d'Iran confirment la gravité de la situation. En avril 2026, l'inflation relative des biens – hors services – a atteint un niveau sans précédent de 95,7 %. Ce chiffre à lui seul devrait dissiper toute illusion quant au caractère conjoncturel ou temporaire de la crise. Il s'agit d'une crise systémique.
Le problème fondamental n'est plus l'inflation en soi, mais l'effondrement du contrat économique entre l'État et ses citoyens. Lorsque les salaires ne suivent même pas la moitié du taux d'inflation, l'écart entre les revenus et les dépenses se creuse jusqu'à devenir un gouffre infranchissable.
Ce qui se déroule aujourd'hui en Iran n'est pas seulement un ralentissement économique, c'est le démantèlement progressif des conditions minimales nécessaires à une vie digne. Pour des millions de familles, l'économie a atteint ce que beaucoup décrivent comme un « point de non-retour ».
Et à moins qu'un changement structurel ne remplace l'inertie politique, ce point pourrait bientôt définir l'avenir de toute une société.

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