Depuis plus de quarante ans, le régime des mollahs s'appuie sur un récit unique pour expliquer les événements du 20 juin 1981 : l'Organisation des Moudjahidines du peuple d'Iran (OMPI/MEK) aurait brusquement abandonné la politique pour lancer un soulèvement armé contre l'État. Ce récit a été martelé par les médias d'État, les manuels scolaires, les discours officiels et les films commandités par le régime, devenant ainsi un pilier central de sa propagande historique.
Pourtant, un examen plus approfondi des documents historiques, des témoignages oculaires et même des déclarations d'anciens responsables du régime révèle une tout autre réalité. Plutôt que de démontrer que l'OMPI a initié les violences, les archives historiques suggèrent que la résistance armée n'a émergé qu'après des années de répression systématique, d'exclusion politique et de violence d'État qui avaient anéanti toute forme d'opposition pacifique.
Phase politique : 28 mois d'activité pacifique
Entre février 1979 et juin 1981, période souvent qualifiée de « phase politique » par les partisans de la Résistance iranienne, l’OMPI a mis en œuvre une stratégie fondée sur la participation politique pacifique. L’organisation a participé aux élections, publié des journaux et des analyses politiques, organisé des réunions publiques et cherché à agir dans le cadre politique issu de la chute du Shah.
Durant cette période, le régime clérical nouvellement instauré a toutefois progressivement monopolisé le pouvoir. Le pluralisme politique a été graduellement réprimé, les voix indépendantes marginalisées et les organisations d'opposition confrontées à des restrictions croissantes.
D'après de nombreux témoignages historiques, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, des dizaines de membres et de sympathisants de l'OMPI avaient déjà été tués lors d'attaques perpétrées par les forces de sécurité et des groupes d'autodéfense pro-régime. Des milliers d'autres ont été arrêtés, agressés ou blessés alors qu'ils vendaient des publications, participaient à des réunions ou menaient des activités politiques.
Malgré ces attaques, l'OMPI a maintenu une politique d'évitement de la confrontation armée. Sa direction s'est efforcée à maintes reprises de préserver l'espace politique et d'empêcher une escalade vers un conflit civil.
Des aveux qui contredisent le récit officiel
L'une des contestations les plus frappantes de la version des faits présentée par le régime provient d'individus qui étaient eux-mêmes associés à la République islamique.
Dans une émission télévisée diffusée par la télévision d'État en juin 2017, le commentateur politique et ancien responsable de la sécurité, Sadegh Koushki, a reconnu que l'OMPI n'avait pas officiellement pris les armes avant les événements critiques de 1981.
Cet aveu contredit directement des décennies de déclarations officielles présentant l'organisation comme ayant lancé une campagne armée préventive avant la répression étatique.
Plus révélateur encore fut le témoignage de Mehdi Khazali, ancien membre influent du pouvoir en place. Khazali affirma que de hauts responsables du Parti républicain islamique avaient envisagé de provoquer l'OMPI afin de justifier une répression massive.
Si elles sont exactes, ces affirmations suggèrent que la violence n'était pas une réaction inattendue de l'État, mais faisait partie d'une stratégie délibérée visant à créer les conditions de l'élimination d'un puissant rival politique.
Des déclarations supplémentaires d'anciens responsables ont éclairé l'atmosphère qui régnait alors au sein de certains secteurs du pouvoir. Hassan Ghafourifard, ancien ministre, a rappelé que des membres du régime affirmaient en privé que l'élimination progressive des membres de l'OMPI permettrait de résoudre les problèmes politiques du pays. De même, l'ancien porte-parole du gouvernement, Behzad Nabavi, a décrit des discussions au cours desquelles les membres de l'OMPI étaient évoqués, de manière informelle, comme des cibles à éliminer.
Prises ensemble, ces déclarations dépeignent une culture politique moins axée sur la compétition et le débat que sur l'exclusion et la répression.
20 juin 1981 : Un tournant
Dans ce contexte, le 20 juin 1981 est devenu un moment décisif de l'histoire iranienne moderne.
L'OMPI a appelé à une manifestation de masse à Téhéran pour protester contre la répression croissante et exiger la préservation des libertés politiques. Selon des participants et des témoins, des centaines de milliers de personnes ont rejoint le rassemblement.
Ce qui suivit reste l'un des épisodes les plus controversés de l'ère post-révolutionnaire.
Les forces de sécurité ont réprimé les manifestants, ouvrant le feu sur la foule et lançant une vaste opération de répression. De nombreux manifestants ont été tués, blessés ou arrêtés. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, les arrestations massives, les exécutions et la répression politique se sont considérablement intensifiées.
Les partisans du régime affirment depuis longtemps que ces actions étaient nécessaires pour faire face à une menace armée. Leurs détracteurs rétorquent que les manifestants étaient en grande partie non armés et que la répression elle-même a marqué l'escalade décisive qui a plongé le pays dans un cycle de violence.
Le débat reste politiquement tendu, mais ce qui est de plus en plus difficile à ignorer, ce sont les preuves montrant qu'une répression systématique a précédé le déclenchement de la résistance armée.
Cause ou conséquence ?
La question centrale n'est pas de savoir si une résistance armée a émergé après juin 1981 – cela est indéniable. La véritable question est de savoir si cette résistance a été la cause ou la conséquence des violences du régime.
La version officielle affirme que l'OMPI a choisi la violence en premier, forçant le régime à réagir. Pourtant, les faits historiques suggèrent une autre chronologie : des années de répression politique, d'attaques contre les sympathisants de l'opposition, de restrictions à la liberté d'expression et de dispersion violente des manifestations pacifiques ont créé un contexte dans lequel de nombreux opposants ont conclu que toute activité politique pacifique était devenue impossible.
Vu sous cet angle, la résistance armée qui s'ensuivit n'était pas le premier chapitre du conflit, mais son aboutissement.
Pourquoi la vérité historique est importante
Le débat autour de l'histoire de juin 1981 ne se limite pas à des interprétations divergentes du passé. Il s'agit aussi de comprendre comment les systèmes autoritaires consolident leur pouvoir et comment se construisent les récits politiques.
Depuis des décennies, le régime des mollahs s'efforce de se présenter comme victime de violences non provoquées, tout en dépeignant ses opposants comme les seuls instigateurs du conflit. Cependant, des documents historiques, des témoignages oculaires et des aveux d'anciens membres du régime remettent de plus en plus en question cette version des faits.
Tout porte à croire que la voie de la confrontation n'a pas été pavée par une décision soudaine de l'opposition de prendre les armes, mais par une campagne de répression soutenue qui a progressivement fermé toutes les voies pacifiques de dissidence.
Alors qu'une nouvelle génération d'Iraniens cherche à comprendre les événements qui ont façonné l'histoire moderne de leur pays, il est essentiel que les archives historiques soient examinées en toute objectivité, sans propagande ni mythologie politique. Les faits, ainsi que les témoignages de ceux qui ont participé à ces événements, continuent de soulever des questions auxquelles le récit officiel du régime n'a jamais apporté de réponses satisfaisantes.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire