Téhéran, dont l'agglomération compte plus de 15 millions d'habitants, est confrontée à l'une des crises de l'eau les plus graves de son histoire. Si les autorités pointent du doigt la baisse des précipitations et le changement climatique, les experts sont de plus en plus nombreux à désigner des décennies de mauvaise gouvernance, de développement non durable et de politiques de gestion de l'eau inefficaces mises en œuvre par le régime iranien comme les principales causes de cette catastrophe qui menace désormais la stabilité politique, économique et environnementale du pays.
Les signes avant-coureurs sont visibles depuis des années. Pourtant, au lieu de s'attaquer aux causes structurelles de la pénurie d'eau, les autorités se sont contentées de mesures temporaires, de coûteux projets de transfert d'eau et d'appels répétés à la conservation de cette ressource. Aujourd'hui, six années consécutives de sécheresse ont mis en évidence les limites de ces politiques.
Sixième année consécutive de sécheresse
Hossein Akbariyan, directeur général de la Compagnie des eaux et des eaux usées de Téhéran pour la région 1, a annoncé que Téhéran connaissait sa sixième année consécutive de sécheresse.
Bien que les précipitations de cette année se soient améliorées par rapport à l'année précédente, elles restent inférieures aux moyennes à long terme. Plus important encore, l'année dernière aurait été l'année la plus sèche en eau depuis plus de soixante ans, ce qui a entraîné un niveau critique des réservoirs alimentant Téhéran en ce début de cycle.
Les autorités continuent de mettre l'accent sur la sensibilisation à la gestion de l'eau et incitent les citoyens à réduire leur consommation. Elles ont également averti les gros consommateurs que des restrictions et des sanctions pourraient leur être imposées.
Cependant, de nombreux experts affirment que se concentrer principalement sur la consommation des ménages ignore les causes profondes de la crise.
Une capitale à court d'eau
Selon des rapports récents, Téhéran, ainsi que les provinces de Qom, Semnan et Markazi, subissent certaines des sécheresses les plus graves du pays. Parmi elles, Téhéran semble être la ville la plus touchée.
Principal centre urbain d'Iran, la capitale souffre d'un déséquilibre dangereux entre l'offre et la demande en eau. Des années d'expansion urbaine rapide, de croissance démographique et de développement gourmand en ressources ont considérablement accru la pression sur des ressources en eau déjà limitées.
Selon des estimations citées par les médias nationaux, Téhéran possède la plus faible disponibilité de ressources en eau renouvelables par habitant parmi toutes les provinces iraniennes.
Même des projets d'infrastructure massifs et des transferts d'eau depuis les régions environnantes n'ont pas permis de résoudre le problème.
Les défaillances de gouvernance à l'origine de la crise
Les médias affiliés à l'État ont reconnu que les facteurs naturels à eux seuls ne peuvent expliquer l'ampleur de la crise de l'eau.
Les rapports pointent du doigt une gouvernance défaillante, l'absence d'une autorité unifiée de gestion de l'eau, une mauvaise mise en œuvre des politiques et une inefficacité institutionnelle chronique comme principaux facteurs contribuant à la crise.
Ces aveux reflètent une tendance plus générale observée dans de nombreux secteurs de l'économie et de l'administration publique iraniennes. La planification à long terme a souvent été sacrifiée au profit de considérations politiques à court terme, tandis que la durabilité environnementale a été négligée.
Il en résulte un système qui réagit aux crises plutôt que de les prévenir.
L’épuisement des nappes phréatiques atteint des niveaux dangereux
En temps normal, environ la moitié de l'approvisionnement en eau de Téhéran provient de réservoirs et l'autre moitié de nappes phréatiques.
Cependant, lors de sécheresses prolongées, l'équilibre se modifie considérablement. Face à la diminution des apports d'eau aux réservoirs, les autorités ont de plus en plus recours aux nappes phréatiques. Ces dernières années, ces sources ont couvert près de 60 % des besoins en eau de Téhéran.
Cette dépendance a un coût élevé.
La surexploitation des ressources en eau a entraîné une forte baisse du niveau des nappes phréatiques, contribuant à l'affaissement des sols dans de vastes régions d'Iran. Dans certaines zones, les dégâts sont irréversibles.
Les experts en environnement avertissent qu'une fois les aquifères effondrés, ils peuvent perdre définitivement une grande partie de leur capacité de stockage, créant ainsi des menaces à long terme pour la sécurité de l'approvisionnement en eau.
Transferts d'eau : résoudre une crise en en créant une autre
Depuis des années, le régime s'appuie sur des projets de transfert d'eau interbassins pour répondre à la demande croissante de Téhéran.
Mais les critiques affirment que ces projets ne font que déplacer la crise d'une région à l'autre.
Selon des spécialistes de l'eau cités dans des médias nationaux, le transfert d'eau vers Téhéran a engendré de graves coûts environnementaux pour les provinces et les régions qui fournissent cette eau.
Le transfert d'eau des barrages de Latyan et de Mamloo, par exemple, aurait contribué à une baisse significative des nappes phréatiques dans la plaine de Varamin. La diminution des ressources en eau a également affecté les zones humides locales, accélérant la dégradation écologique.
De même, l'eau détournée du barrage de Lar provient de ressources liées à la province de Mazandaran. Paradoxalement, malgré des précipitations relativement abondantes, certaines parties de Mazandaran sont désormais confrontées à des problèmes d'approvisionnement en eau et à des affaissements de terrain.
Les experts avertissent également que les transferts d'eau depuis Taleghan ont réduit la capacité à faire face aux pénuries d'eau dans la plaine de Qazvin.
Au lieu de résoudre le problème de la pénurie, ces projets ont souvent pour effet de redistribuer les dommages environnementaux à travers le pays.
Trente-cinq millions d'Iraniens confrontés au stress hydrique
La crise s'étend bien au-delà de Téhéran.
En mai, Isa Bozorgzadeh, porte-parole du secteur de l'eau en Iran, a annoncé qu'environ 35 millions de personnes à travers le pays souffraient de pénuries d'eau ou de stress hydrique.
Ce chiffre met en évidence l'ampleur nationale du problème.
L'Iran est actuellement confronté à l'une des crises hydriques les plus graves de son histoire contemporaine. Les précipitations annuelles moyennes sont tombées sous la barre des 250 millimètres, tandis que de nombreux fleuves, lacs, zones humides et réservoirs ont connu une baisse dramatique de leur niveau.
L’assèchement des principaux plans d’eau et l’épuisement des réserves souterraines sont devenus des caractéristiques récurrentes du paysage environnemental du pays.
La croissance démographique de Téhéran a dépassé ses ressources
L'une des observations les plus frappantes des analyses récentes est que Téhéran a peut-être tout simplement dépassé sa capacité de charge environnementale.
Les experts affirment que le développement durable exige une évaluation des ressources disponibles avant l'expansion des centres urbains et des infrastructures. Or, dans le cas de l'Iran, c'est souvent l'inverse qui s'est produit.
L’expansion urbaine, la croissance industrielle et la concentration de la population se sont poursuivies malgré des avertissements clairs concernant les limitations d’eau.
Comme le concluait sans ambages une analyse nationale, les autorités ont d'abord privilégié le développement et n'ont recherché que par la suite les ressources nécessaires pour le soutenir.
Aujourd'hui, les conséquences de cette approche sont de plus en plus visibles.
Une crise qui se préparait depuis des décennies
Le régime exhorte régulièrement les citoyens à économiser l'eau et à adopter des habitudes de consommation plus économes. Si la conservation est indéniablement importante, elle ne saurait compenser des décennies de planification erronée, de gouvernance fragmentée, de négligence environnementale et de gestion non durable des ressources.
La crise de l'eau qui frappe Téhéran n'est pas uniquement due à la sécheresse. Si celle-ci a pu accélérer la situation d'urgence, les causes profondes de cette crise remontent à de nombreuses années, marquées par des échecs politiques et des carences institutionnelles.
Sans réformes fondamentales de la gouvernance de l'eau, de la planification démographique, de la protection de l'environnement et de la gestion des ressources, les pénuries d'eau à Téhéran risquent de s'aggraver.
Pour des millions d'Iraniens, la question n'est plus de savoir s'il existe une crise de l'eau, mais plutôt à quel point elle va s'aggraver avant que des mesures concrètes ne soient prises.
La sixième année consécutive de sécheresse a mis en lumière une réalité qu'on ne peut plus ignorer : Téhéran ne souffre pas seulement d'un manque de précipitations, elle est confrontée aux conséquences de décennies de politique de l'eau défaillante sous le régime iranien.

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