samedi 9 mai 2026

La guerre comme bouclier : comment Téhéran instrumentalise les conflits pour dissimuler l'effondrement économique

 Les dirigeants iraniens présentent de plus en plus la dévastation économique comme une conséquence de la guerre, alors que des décennies de corruption, de mauvaise gestion et de répression demeurent les véritables causes du déclin national.

L’effondrement économique croissant de l’Iran est-il véritablement la conséquence de la guerre ? Si le conflit armé n’avait jamais éclaté, le pays connaîtrait-il aujourd’hui la prospérité et la stabilité ? Ce sont les questions que se posent de plus en plus les Iraniens ordinaires, tandis que les responsables du régime invoquent sans cesse les « conditions de guerre » pour justifier l’inflation, les pénuries, le chômage et la montée des tensions sociales.

Le discours du régime est clair : l’Iran traverse une période exceptionnelle, et la population doit donc endurer des épreuves extraordinaires. Pourtant, pour des millions de citoyens aux prises avec la pauvreté, le chômage, l’effondrement du pouvoir d’achat et l’incertitude économique, cette explication sonne de plus en plus creux.

La réalité à laquelle est confrontée la société iranienne ne date pas de la guerre. Les fondements de la crise actuelle ont été posés des années, voire des décennies, auparavant, par la corruption, la recherche de rentes, l'inefficacité des institutions et l'absence systématique de responsabilité. La guerre n'a fait qu'offrir aux autorités une couverture politique commode pour des échecs qui précédaient de loin le conflit actuel.

Transformer la guerre en récit politique

Pour le pouvoir en place à Téhéran, la guerre représente bien plus qu'un défi sécuritaire : elle offre une opportunité politique. En présentant le pays comme étant constamment assiégé, le régime tente de reléguer au second plan les défaillances structurelles de longue date et de faire passer la colère populaire pour un sacrifice nécessaire à la survie nationale.

Cette stratégie est de plus en plus visible dans le discours officiel. Les responsables étatiques insistent régulièrement sur le fait que « le pays est en situation de guerre » et que, par conséquent, les difficultés économiques exceptionnelles doivent être acceptées comme inévitables. En pratique, ce discours sert à suspendre tout contrôle, à affaiblir les demandes de réforme et à normaliser la gouvernance d'urgence.

Mais la société iranienne n'est plus aussi facilement convaincue par de tels arguments. Après des décennies de promesses économiques, de slogans politiques et d'explications changeantes face aux crises récurrentes, de nombreux citoyens perçoivent le discours de guerre non comme une explication, mais comme un prétexte.

Même les journaux proches du régime ont commencé à reconnaître l'ampleur de la frustration populaire. Arman-e Melli a récemment résumé la question centrale qui agite la société : que faut-il exactement pour que la situation économique s'améliore et que les citoyens ordinaires ressentent un véritable soulagement ?

La question elle-même reflète un fossé grandissant entre les discours officiels et la réalité vécue.

La crise est antérieure à la guerre

L'économie iranienne souffrait déjà de graves dysfonctionnements structurels bien avant la dernière escalade militaire. L'inflation chronique, l'effondrement de la monnaie, la fuite des capitaux, l'exode des cerveaux, le chômage, les réseaux de corruption et les distorsions liées aux sanctions étaient devenus des caractéristiques permanentes de la vie économique.

La guerre récente n'a pas créé ces problèmes. Elle les a intensifiés.

Les autorités du régime invoquent désormais les perturbations liées à la guerre – notamment les coupures prolongées d'internet, l'instabilité des chaînes d'approvisionnement et la hausse des prix – pour expliquer les difficultés économiques causées par le conflit extérieur. Or, ces restrictions d'accès à internet ont été imposées de l'intérieur, pénalisant les entreprises, détruisant des emplois et paralysant des secteurs entiers dépendants du commerce numérique.

Ce schéma reflète une dynamique plus large au sein du régime : les crises sont souvent présentées comme étant d'origine extérieure, même lorsque les politiques intérieures jouent un rôle décisif.

La réaction du gouvernement face à la flambée des prix illustre encore davantage le problème. Les représentants du régime condamnent systématiquement les « prix abusifs » et réclament des mesures décisives contre des acteurs non identifiés, tout en évitant d'aborder les causes structurelles profondes qui alimentent l'inflation et l'instabilité des marchés.

Dans ce contexte, la responsabilité devient délibérément floue. On évoque constamment les « institutions responsables », sans pour autant les identifier clairement et de manière transparente. De ce fait, les catastrophes économiques semblent sans responsable : suffisamment graves pour nuire à la société, mais jamais imputables à une autorité gouvernementale disposée à en assumer la responsabilité.

L'état d'urgence permanent comme modèle de gouvernance

Plus la situation économique se fragilise, plus le régime semble recourir au discours de l'état d'urgence permanent. Les conditions de guerre ne sont plus un état temporaire, mais un modèle de gouvernement à long terme.

Un tel modèle avantage les régimes autoritaires car il affaiblit les attentes en matière de transparence et de responsabilité. Dans un climat marqué par la peur, la crise et une rhétorique sécuritaire nationale, les revendications publiques peuvent être perçues comme inopportunes, irresponsables, voire déloyales.

Mais cette stratégie comporte des risques pour le régime lui-même. Une population confrontée à une inflation galopante, à une baisse du niveau de vie et à des inégalités croissantes finit par juger la réalité à travers son expérience personnelle directe plutôt qu'à travers le discours officiel.

L'expérience vécue du déclin économique ne peut être facilement effacée par des discours politiques.

Pour de nombreux Iraniens, la question centrale n'est plus de savoir si la guerre a aggravé la situation économique. C'est indéniable. Le problème de fond est de comprendre pourquoi le pays est entré en guerre déjà affaibli par des décennies de corruption, de déliquescence institutionnelle et de mauvaise gestion économique.

Une crise de crédibilité

Le défi le plus sérieux auquel le régime est confronté aujourd'hui n'est peut-être pas seulement l'effondrement économique, mais l'effondrement de sa crédibilité elle-même.

Le fossé entre le discours officiel et la perception du public s'est tellement creusé que même les crises nationales majeures ne parviennent pas à générer l'unité politique recherchée par les autorités. Nombre de citoyens n'interprètent plus les messages de l'État avec confiance, mais avec un scepticisme nourri par des années de promesses non tenues et de griefs non résolus.

Ce déficit de crédibilité pourrait finalement s'avérer plus dangereux pour le régime que des sanctions ou une confrontation militaire.

Le gouvernement peut tenter de masquer des échecs de longue date sous le couvert de la guerre, mais les racines de la crise économique iranienne restent visibles pour une société qui a vécu des décennies de répression, de corruption et de déclin des perspectives.

Et lorsque le conflit actuel finira par s'apaiser, ces réalités non résolues persisteront. La colère économique, la méfiance politique et la frustration sociale qui caractérisent l'Iran d'aujourd'hui ne sont pas des conséquences temporaires de la guerre. Elles sont le résultat cumulatif d'un système de gouvernement qui, pendant des années, s'est soustrait à toute responsabilité tout en exigeant de son peuple des sacrifices toujours plus importants.

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