samedi 8 août 2026

L’impasse structurelle de l’Iran : pourquoi la guerre et les exécutions sont devenues les piliers de la survie du régime

 Les crises politiques, économiques et sociales croissantes en Iran ne sont pas des échecs isolés. Elles sont les symptômes d'un conflit irréconciliable entre le régime et une société qu'il ne peut plus gouverner par le consentement.

Une crise qui commence au sommet

En août 2026, l'Iran est confronté à une convergence de crises politiques, économiques, sociales et internationales. La question essentielle n'est cependant pas seulement de savoir pourquoi ces crises existent, mais où elles prennent naissance et comment elles se propagent au sein de la société iranienne.

Dans tout système politique, la situation de la société est indissociable de la nature et du fonctionnement de ses institutions. Les difficultés économiques, la répression politique, les troubles sociaux et les confrontations internationales n'émergent pas indépendamment de l'État. Elles sont façonnées, amplifiées ou atténuées par les politiques de ceux qui détiennent le pouvoir.

En Iran, cela renvoie directement à la structure même du régime.

L'institution centrale du système de gouvernement a toujours été la doctrine et l'institution du velayat-e faqih , ou pouvoir clérical absolu. Dès l'origine, il y a eu une contradiction fondamentale entre les intérêts de cette structure de pouvoir et ceux de la société iranienne.

Depuis des décennies, le régime résout cette contradiction en privilégiant sa propre survie aux besoins et aux demandes de la population.

Ce qui était autrefois une contradiction politique persistante s'est transformé en quelque chose de bien plus profond : un conflit structurel apparemment irréconciliable entre le régime et la société.

Quand la crise interne à la société pénètre le régime

Les contradictions politiques ne se limitent pas indéfiniment à la relation entre le gouvernement et la population. Lorsqu'elles s'intensifient au fil des décennies, elles finissent inévitablement par imprégner les institutions du pouvoir elles-mêmes.

Il semble que ce soit le stade atteint par l'Iran.

La crise structurelle du régime est désormais visible dans pratiquement toutes les dimensions de la gouvernance : politique, économique, idéologique, sociale, professionnelle et culturelle. Les luttes intestines, la paralysie économique, le mécontentement social généralisé et le recours persistant du régime à la coercition convergent tous vers un même problème sous-jacent : la structure dirigeante est de plus en plus incapable de concilier ses propres impératifs de survie avec les exigences de la société iranienne.

Le régime se trouve donc confronté à un dilemme sans solution institutionnelle facile.

La réforme menace les structures dont dépend sa survie. La répression continue, quant à elle, exacerbe l'hostilité sociale même qui rend la réforme de plus en plus inévitable.

C'est là l'essence même d'un blocage structurel.

Guerre à l'étranger et exécutions au pays

Face à cette impasse, le régime s'est de plus en plus appuyé sur deux instruments : le conflit extérieur et la répression intérieure.

Il ne faut pas les considérer comme de simples tactiques temporaires. Du point de vue du régime, elles sont devenues des mécanismes de survie.

La confrontation extérieure permet aux autorités d'invoquer la sécurité nationale, de mobiliser leurs partisans, de réprimer la dissidence et de détourner l'attention du public des échecs intérieurs. À l'intérieur du pays, les exécutions et la répression systématique servent d'instruments d'intimidation, notamment lorsque les autorités craignent que les griefs économiques et politiques ne dégénèrent en troubles sociaux à l'échelle nationale.

Le danger pour le régime est que l'abandon de l'un ou l'autre instrument pourrait révéler l'ampleur de sa vulnérabilité interne.

Si la confrontation extérieure diminue, le régime risque de perdre l'un de ses principaux outils de mobilisation et de diversion.

Si la répression est sensiblement relâchée, les griefs accumulés au fil des années pourraient trouver un espace plus vaste pour s'organiser et s'exprimer.

Cela permet d'expliquer pourquoi le régime recourt sans cesse aux mêmes politiques, même lorsque leurs coûts sont évidents.

L'assemblée d'experts révèle l'impasse.

Une déclaration lue à la télévision d'État iranienne le 3 août 2026 par l'Assemblée des experts fournit un exemple révélateur de cette mentalité.

Selon ce communiqué, l'organisme a souligné la nécessité de poursuivre ce qu'il a appelé le « front mondial de résistance » et a exhorté à maintenir la mobilisation publique en soutien aux dirigeants.

Le communiqué saluait les rassemblements nocturnes et appelait à une présence continue dans les rues aussi longtemps que les autorités le jugeraient nécessaire.

Cette langue est importante.

Au lieu de présenter un programme pour lutter contre l'inflation, le chômage, la pauvreté, la corruption, la baisse du niveau de vie ou les griefs politiques, la réponse institutionnelle du régime met l'accent sur la mobilisation et la confrontation.

Ce message confirme en réalité que les dirigeants envisagent leur avenir non pas en ouvrant un espace politique à la société, mais en maintenant un état de mobilisation permanente.

L’appel lancé dans cette déclaration en faveur de la poursuite du « front de résistance mondial » indique également que le régime continue de considérer son réseau régional et sa projection de puissance à l’extérieur comme faisant partie intégrante de sa posture stratégique.

Autrement dit, le coût des ambitions régionales du régime continue d'être répercuté sur la société iranienne.

Exécutions : une répression qui risque de produire l'effet inverse

Le deuxième pilier est l'utilisation croissante de la peine capitale.

Le régime a eu recours à maintes reprises aux exécutions pour intimider la société et dissuader toute opposition politique. Pourtant, même des voix au sein de l'establishment politique et juridique iranien reconnaissent que cette stratégie peut produire l'effet inverse.

Un commentaire publié le 3 août par le site web Didar, affilié au régime, citait l'avocat Ali Mojtahadzadeh qui avertissait que les exécutions imposées dans le but de préserver le système politique pourraient finalement se retourner contre lui.

Il a soutenu que des considérations politiques influençaient les condamnations à mort et a cité le cas du manifestant Mohsen Shekari comme exemple de ce qu'il a décrit comme des décisions judiciaires à motivation politique.

La portée de ces critiques ne se limite pas à ce cas particulier. Elles démontrent que le recours du régime aux exécutions a suscité l'inquiétude, même parmi des personnalités évoluant au sein de son propre environnement politique.

La contradiction fondamentale est claire : les exécutions peuvent intimider temporairement les individus, mais elles peuvent simultanément exacerber la colère collective et transformer les victimes en symboles de résistance.

Chaque exécution à motivation politique risque de créer un nouveau ressentiment difficile à effacer.

Les trois branches du régime et la crise de légitimité

Le problème dépasse donc le cadre de fonctionnaires individuels ou d'abus judiciaires isolés.

Lorsque l'autorité politique, le pouvoir judiciaire et les institutions législatives fonctionnent sous le contrôle ultime d'une même structure de pouvoir non élue, la frontière entre le droit et l'opportunisme politique devient de plus en plus floue.

Il en résulte un système dans lequel le droit peut devenir un instrument de contrôle politique plutôt qu'une protection contre celui-ci.

Cela contribue à expliquer pourquoi la méfiance du public s'est enracinée si profondément.

La société iranienne a subi des décennies d'exécutions, d'arrestations arbitraires, de corruption, de mauvaise gestion économique, de discrimination et de répression politique. Chaque nouvelle crise est donc interprétée à l'aune de l'expérience accumulée des décennies précédentes.

Le conflit entre la société et le régime n'est pas le produit d'une seule élection, d'un seul ralentissement économique ou d'une seule vague de protestations.

C'est le produit d'une accumulation historique.

La vraie question n'est plus de savoir s'il y a une crise.

La question centrale à laquelle l'Iran est confronté n'est plus de savoir si le régime traverse une crise.

Les preuves sont visibles dans tout le paysage politique et social du pays.

La question plus profonde est de savoir si un système dont les principaux mécanismes de survie sont la répression intérieure et la confrontation extérieure peut résoudre le conflit structurel qui a engendré ces crises.

La réponse semble de plus en plus négative.

Un gouvernement ne peut résoudre durablement une crise de légitimité par des exécutions. Il ne peut apaiser les griefs économiques par la propagande. Il ne peut satisfaire les revendications sociales par la coercition. Et il ne peut substituer indéfiniment la confrontation extérieure à la gouvernance intérieure.

À un certain moment, les contradictions s'accumulent au-delà de la capacité de répression à les contenir.

C’est pourquoi la situation actuelle en Iran ne doit pas être perçue comme une simple juxtaposition de crises distinctes. La crise économique, la crise politique, les troubles sociaux, les violations des droits humains et la confrontation internationale sont autant de manifestations interdépendantes d’une impasse structurelle plus profonde.

Les réactions du régime lui-même révèlent le problème.

Au lieu d'ouvrir la voie à la participation politique, à la responsabilité économique et au respect des droits fondamentaux, elle continue de s'appuyer sur les mécanismes mêmes qui ont engendré le conflit.

Pour la société iranienne, cela laisse en suspens la question politique fondamentale suivante : un système bâti autour d’une autorité cléricale absolue peut-il coexister avec une population qui réclame de plus en plus la liberté, la responsabilité et l’autodétermination politique ?

La confrontation croissante entre ces deux forces est en train de devenir la réalité politique déterminante de l'Iran.

Et tant que le régime continuera de considérer la répression et la confrontation comme des solutions, il risque de transformer les instruments mêmes conçus pour le préserver en forces accélérant son effondrement final.

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