samedi 8 août 2026

Pourquoi les auteurs du massacre iranien de 1988 n'ont-ils jamais été tenus responsables ?

 Amnesty International a documenté comment des responsables impliqués dans le massacre de 1988 ont continué d'occuper des postes à responsabilité, tandis que les familles des victimes étaient confrontées à l'intimidation, au silence et aux représailles.

Le massacre de prisonniers politiques en Iran en 1988 n'est pas un simple crime qui a pris fin avec l'arrêt des exécutions. Ses conséquences se sont prolongées pendant des décennies, notamment à travers le refus du régime de reconnaître ces meurtres, la persécution de ceux qui recherchent la vérité et la justice, et la promotion continue de responsables impliqués dans le massacre à des postes de pouvoir.

C’est la principale conclusion qui se dégage de la documentation exhaustive d’Amnesty International, notamment de son rapport historique sur le massacre de 1988, publié pour la première fois en 2018.

 https://www.amnesty.org/fr/documents/mde13/9421/2018/en/  ; Iran : Des secrets ensanglantés : Pourquoi les massacres perpétrés dans les prisons iraniennes en 1988 constituent des crimes contre l'humanité toujours en cours. 

Plus de trente ans après, la question reste inévitable :

Pourquoi les responsables de l'un des plus graves crimes contre l'homme commis en Iran ont-ils échappé à toute responsabilité ?

La réponse réside dans un système où l'impunité n'était pas un simple dysfonctionnement de la justice. Elle est devenue partie intégrante de la structure même du pouvoir.

Une culture de l'impunité

Amnesty International a documenté un système d'impunité profondément enraciné pour les graves violations des droits de l'homme commises par les autorités iraniennes.

Selon l'organisation, la plupart des familles des victimes des disparitions forcées et des exécutions extrajudiciaires de 1988 n'ont que peu ou pas confiance dans le système judiciaire iranien. Celles qui ont le courage de réclamer justice se sont souvent heurtées à l'inaction des autorités, à des intimidations ou à des représailles.

C'est crucial.

Lorsque les institutions mêmes chargées d'enquêter sur les crimes et de les poursuivre sont contrôlées par, ou composées de, personnes impliquées dans ces crimes, les victimes ne peuvent raisonnablement espérer un processus judiciaire indépendant.

Il en résulte un cercle vicieux : les auteurs de ces crimes restent protégés, les victimes restent privées de justice et l'État acquiert un intérêt institutionnel à dissimuler les preuves de ses propres crimes.

Les « commissions de la mort » et l’essor de leurs membres

L'un des aspects les plus troublants du massacre de 1988 est ce qui s'est passé ensuite.

Plutôt que d'être écartés de la vie publique ou de faire l'objet d'une enquête, de nombreux responsables accusés d'avoir participé aux soi-disant « commissions de la mort » ont poursuivi leur carrière au sein des institutions judiciaires et exécutives iraniennes.

Amnesty International a identifié des preuves impliquant plusieurs hauts responsables des commissions qui ont supervisé les exécutions.

Parmi eux figurait Alireza Avaei, procureur à Dezful, qui aurait été chargé de participer à la commission d'enquête sur les exécutions extrajudiciaires. En 2018, il occupait le poste de ministre de la Justice iranien.

Hossein-Ali Nayyeri, identifié comme le juge religieux de la commission des exécutions de Téhéran, est ensuite devenu vice-président de la Cour suprême iranienne, puis a dirigé la Cour suprême disciplinaire des juges du pays.

Ebrahim Raisi, qui était procureur adjoint de Téhéran en 1988 et membre de la commission des exécutions extrajudiciaires de Téhéran, a par la suite occupé certaines des plus hautes fonctions au sein du pouvoir judiciaire et exécutif. Il a été procureur de Téhéran, vice-président du pouvoir judiciaire et procureur général avant de devenir président.

Plutôt que d'être poursuivi pour son rôle présumé, Raisi a défendu publiquement son bilan et s'est efforcé de distinguer sa fonction de procureur de celle de juge. Parallèlement, il a présenté les mesures prises contre les prisonniers politiques sous un jour très favorable.

Mostafa Pourmohammadi, autre figure importante, représentait le ministère du Renseignement au sein de la commission d'enquête de Téhéran et occupa par la suite le poste de ministre de la Justice. En 2016, en réponse aux débats publics sur le massacre et son rôle, il défendit publiquement les exécutions et déclara être fier d'avoir exécuté les ordres donnés contre l'Organisation des Moudjahidines du peuple d'Iran.

Mohammad-Hossein Ahmadi, identifié comme juge religieux au Khuzestan et membre de sa commission des exécutions, devint par la suite membre de l'Assemblée des experts et passa des années à la tête d'une institution chargée de la sélection et de la nomination des juges.

Il est impossible d'ignorer cette tendance.

Les responsables impliqués dans l'organisation du massacre n'ont pas seulement échappé aux poursuites. Dans de nombreux cas, ils ont même été promus au sein des institutions chargées de rendre la justice.

Lorsque les preuves ont émergé, le régime a pris pour cible le messager.

La crise de l'impunité est devenue encore plus visible en 2016, lorsque l'enregistrement audio d'une réunion entre l'ayatollah Hossein-Ali Montazeri et des membres de la commission de la mort de Téhéran a été diffusé.

L'enregistrement a suscité une attention publique sans précédent sur le massacre et a fourni un témoignage contemporain rare des décisions prises contre les prisonniers politiques.

Au lieu de répondre par une enquête indépendante, le régime a réagi en s'attaquant à ceux qui avaient rendu les preuves publiques.

Les autorités ont lancé des campagnes présentant toute discussion sur le massacre comme une menace pour la sécurité nationale et ont tenté de discréditer les victimes et ceux qui réclament des comptes.

Cette réaction a mis en évidence un principe fondamental de l'impunité autoritaire :

Quand un crime est indéfendable, on supprime les preuves et on criminalise la demande de vérité.

En août 2016, le chef du pouvoir judiciaire de l'époque, Sadegh Larijani, avait averti que ceux qui diffuseraient des informations concernant le massacre pourraient faire l'objet de poursuites, les accusant de fournir des éléments aux médias occidentaux.

Le mois suivant, Ahmad Montazeri, le fils d'Hossein-Ali Montazeri, fut convoqué et accusé d'atteinte à la sécurité nationale après la publication de l'enregistrement.

Il a ensuite été condamné par le Tribunal spécial pour le clergé pour des chefs d'accusation incluant des actes contre la sécurité nationale et de la propagande contre le régime. Sa peine initiale de 21 ans a été commuée ultérieurement en six ans de prison avec sursis.

Le message était sans équivoque : révéler le crime pouvait être considéré comme un crime, tandis que les personnes impliquées restaient protégées.

Les victimes ont été jugées après leur mort

La stratégie du régime a également largement consisté à présenter les victimes elles-mêmes comme responsables de leur propre sort.

Cela sert deux objectifs.

Premièrement, elle tente de transformer les auteurs de ces actes en défenseurs de la sécurité nationale.

Deuxièmement, cela prive les victimes de leur statut de victimes.

Les exécutions de 1988 visaient des prisonniers politiques, dont beaucoup étaient déjà incarcérés et condamnés. Dès lors, la tentative de présenter ces exécutions comme des châtiments légitimes a été au cœur de la stratégie du régime pour se soustraire à ses responsabilités.

La publication de l'enregistrement de Montazeri a remis en question ce récit en fournissant une preuve directe de la nature du processus utilisé pour déterminer le sort des prisonniers.

C’est précisément pour cette raison que l’enregistrement est devenu si sensible politiquement.

L'impunité ne concerne pas seulement le passé

La leçon la plus importante du massacre de 1988 est que l'impunité ne se limite pas au passé.

Lorsque les auteurs d'atrocités de masse ne sont pas tenus responsables de leurs actes, le message institutionnel est que la violence politique peut se répéter impunément.

Le recours persistant aux exécutions, aux détentions arbitraires, à la torture et à la répression en Iran doit donc être replacé dans ce contexte historique.

Le même système qui a refusé d'enquêter sur les meurtres de 1988 continue de recourir à la peine capitale et à la coercition pour réprimer la dissidence.

Les noms et les fonctions peuvent changer, mais le mécanisme sous-jacent reste reconnaissable : l’opposition politique est traitée comme une menace pour la sécurité, les procédures judiciaires sont subordonnées aux objectifs politiques et ceux qui dénoncent les abus risquent eux-mêmes d’être punis.

Justice retardée n'est pas justice abandonnée.

Pour les familles des victimes, le temps n'a pas effacé le crime.

Ils continuent d'exiger des réponses sur le lieu où leurs proches ont été enterrés, sur ce qui leur est arrivé, sur qui a ordonné leur exécution et sur les raisons pour lesquelles les responsables n'ont jamais été traduits en justice de manière indépendante.

Le massacre de 1988 demeure donc à la fois un crime historique et un problème contemporain non résolu.

Les victimes se sont vu refuser justice de leur vivant. Leurs familles ont été privées de vérité par la suite. Et les responsables accusés ont pu continuer d'exercer leur autorité.

C’est pourquoi la question de la responsabilité dans le massacre de 1988 est bien plus importante que la simple question des archives historiques.

C’est un test pour savoir si l’Iran peut rompre avec une culture politique dans laquelle le pouvoir d’État se place au-dessus des lois et de la vie humaine.

Le régime peut chercher à dissimuler les preuves, à réduire les témoins au silence, à criminaliser le souvenir et à présenter les auteurs des crimes comme des héros. Mais aucune de ces mesures ne saurait effacer la mémoire historique.

La question centrale demeure :

Comment un État peut-il prétendre rendre justice alors que ceux qui sont impliqués dans des exécutions de masse sont autorisés à devenir ses juges, procureurs, ministres et dirigeants politiques ?

La réponse est qu'il n'y a jamais eu de véritable responsabilisation.

Tant que la vérité n'est pas résolue, le massacre de 1988 ne peut être considéré comme un chapitre clos. Il demeure une plaie ouverte et une dénonciation permanente d'un système fondé sur l'impunité.

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