Échos des cimetières
Dans les cimetières d’Hamadan, de Malayer et d’Asadabad, l’atmosphère était chargée de chagrin et de résistance organisée. Des personnes en deuil se rassemblaient pour fleurir les tombes de Nima Najafi et de Mojtaba Rostaei, deux jeunes hommes devenus des symboles du mouvement. Malgré une présence policière étouffante, le chant rythmé « Par le sang de nos camarades, nous tiendrons jusqu’au bout » témoignait de l’échec de la tentative de l’État de tourner la page du soulèvement de janvier.
Les troubles étaient particulièrement vifs à Behesht-e Zahra, à Téhéran, et à Mashhad. Dans cette dernière ville, les forces de sécurité ont tenté de boucler les principaux axes routiers, comme le boulevard Vakilabad, mais des groupes de manifestants mobiles ont contourné les cordons de sécurité pour se rassembler devant des monuments emblématiques. À Abdanan, dans l’ouest du pays, la situation aurait dégénéré en affrontements meurtriers : les forces de sécurité ont ouvert le feu sur la foule, puis ont utilisé du matériel militaire pour bloquer physiquement l’accès au cimetière.
L’aveu d’une situation perdante
La profondeur de la crise interne transparaissait peut-être le plus clairement dans la rhétorique émanant du palais présidentiel. Le vice-président Mohammad-Reza Aref, rompant exceptionnellement avec le triomphalisme habituel des médias d’État, a qualifié les événements de l’hiver de « jeu perdant-perdant » pour le pouvoir en place.
Alors qu’Aref s’appuyait sur le thème classique de la « manœuvre étrangère » pour expliquer les troubles, son aveu que le soulèvement était un événement « tragique » reflétait un sentiment croissant de paralysie au sein de l’administration de Massoud Pezeshkian. En qualifiant la situation de « jeu perdant-perdant », Aref a involontairement confirmé que les outils de contrôle traditionnels de l’État – un mélange de rhétorique « réformiste » superficielle et de répression brutale – ne permettent plus d’instaurer la stabilité.
Tandis que le pouvoir exécutif est aux prises avec sa crise de légitimité, le pouvoir judiciaire s’efforce de rétablir l’ordre par des actions en justice massives. Asghar Jahangir, porte-parole du pouvoir judiciaire, a révélé que l’État a émis plus de 8 800 actes d’accusation liés aux récentes manifestations. Plus de 10 000 personnes ont été convoquées en justice, un nombre considérable d’affaires qui souligne l’ampleur de la répression de janvier. Le gouvernement continue de faire la distinction entre les jeunes « trompés » et les « meneurs de l’ombre », ces derniers étant menacés par toute la rigueur de l’appareil répressif de l’État.
Les fondements économiques de la colère
La persistance des manifestations est de plus en plus liée à un effondrement total du contrat social iranien. Les données économiques publiées par les médias proches du pouvoir dressent le portrait d’une nation prise au piège d’une impasse structurelle irrémédiable. Avec un taux de croissance des investissements de capitaux en baisse de 15 %, le pays est entré dans une période d’épuisement systémique de ses ressources en capital. Ce seuil catastrophique signifie que le régime ne remplace même plus les infrastructures qu’il consomme, compromettant ainsi son propre avenir pour maintenir un présent paralysé. Il ne s’agit pas d’une simple récession, mais de la dégradation physique et fonctionnelle d’un État.
Cette érosion économique a comblé le fossé historique entre la classe moyenne et les populations urbaines pauvres, les fusionnant en un seul groupe démographique explosif. N’étant plus satisfaite de concessions culturelles au compte-gouttes ni de vaines rhétoriques politiques, cette frange unie perçoit l’État non comme un guide, mais comme un obstacle à sa survie. Cet échec systémique se reflète dans le domaine numérique : malgré un filtrage internet rigoureux, le marché illégal des VPN a atteint 30 000 milliards de tomans par an. Pour l’opinion publique iranienne, ce chiffre constitue la preuve mathématique d’un régime incapable d’imposer sa volonté, même dans le monde virtuel.
Alors que le régime épuise ses derniers outils de répression, il se retrouve face à une société poussée au-delà du point de non-retour. Avec des investissements au point mort et une classe moyenne en chute libre, le climat actuel laisse penser que le soulèvement de janvier n’était pas une conclusion, mais un prélude. Dans cet état de paralysie totale, où les autorités n’offrent aucune solution et où la population ne craint plus le prix de la contestation, la nation semble se trouver au bord d’un règlement de comptes final et inévitable.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire