Il ne s’agissait pas d’une série de détentions isolées, mais d’une doctrine. Dès les premiers jours qui ont suivi 1979, Téhéran a appris à utiliser les prises d’otages comme élément d’une stratégie de survie plus vaste : réprimer l’opposition intérieure, exercer une influence à l’étranger et transformer la sollicitude de chaque gouvernement étranger pour ses citoyens en une forme de rançon politique. Pendant plus de quatre décennies, ce système a ciblé des ressortissants des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France, de l’Allemagne, de la Suède, de la Belgique, de l’Autriche, du Canada et d’autres pays, tout en s’inscrivant dans une vaste campagne de terrorisme, d’intimidation et de violence par procuration menée sur plusieurs continents.
Le schéma est d’une constance désespérante : arrestations, accusations fabriquées de toutes pièces, pressions diplomatiques, puis concessions – argent, libérations de prisonniers, compromis politiques ou silence. C’est là, plus que tout autre cas isolé, que réside l’essentiel. Pour Téhéran, les prises d’otages ne sont pas un simple effet secondaire d’une crise. Elles constituent un instrument permanent de la politique d’État, perpétué depuis des décennies par la conviction que l’Occident finira par payer, céder ou détourner le regard.
Extorsion nucléaire
Le dossier nucléaire a suivi la même logique. Avant même de posséder l’arme nucléaire, Téhéran avait compris que l’ambiguïté nucléaire pouvait servir de levier. Dès les négociations E3, Téhéran a considéré chaque acte de conformité non comme une obligation, mais comme un moyen de pression pour obtenir du temps, un allègement des sanctions ou une marge de manœuvre politique. En 2003 et 2004, le pays a accepté de suspendre l’enrichissement d’uranium et de se soumettre à des inspections plus poussées, ce qui a contribué à atténuer la pression internationale immédiate. Mais une fois la pression retombée, la situation s’est inversée : le régime a repris la conversion d’uranium à Ispahan en août 2005 et, après la saisine du Conseil de sécurité de l’ONU en 2006, il a volontairement cessé d’appliquer le Protocole additionnel. La leçon était claire dès le départ : faire suffisamment de concessions pour éviter les sanctions, puis reprendre les activités une fois la crise apaisée.
Cette même logique s’est reproduite après l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA). Suite au retrait américain en 2018, Téhéran a instrumentalisé chaque infraction nucléaire pour faire pression sur l’Iran : dépassement des limites d’arsenal, augmentation des niveaux d’enrichissement, reprise des activités à Fordow, restriction des inspections, puis retrait des caméras de l’AIEA après la censure. Chaque mesure a accru la pression tout en conservant la possibilité de revenir sur sa décision – moyennant finance. Il ne s’agissait pas d’une diplomatie classique de contrôle des armements, mais d’une extorsion par l’escalade : créer la crise, l’aggraver progressivement, puis exiger une compensation pour avoir contenu le danger que Téhéran avait lui-même engendré.
La guerre par procuration comme tactique d’extorsion
Cette même logique coercitive a façonné la politique régionale de Téhéran bien avant le conflit actuel. La Force Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique a été créée précisément pour exercer une pression au-delà des frontières iraniennes par le biais de milices, de groupes de façade et d’actes de violence niables. Dans un discours juridique de 2020, le Pentagone a décrit la Force Qods comme le « principal instrument » de l’Iran pour la guerre non conventionnelle et a déclaré qu’elle « finance, entraîne, approvisionne et soutient des partenaires et des groupes agissant par procuration à travers le Moyen-Orient », notamment des milices chiites en Irak. Selon ce même rapport du département de la Défense américain, les milices soutenues par la Force Qods, utilisant des engins explosifs improvisés, des munitions à pénétration explosive, des missiles antichars, des roquettes et des drones fournis par l’Iran, auraient tué plus de 600 soldats américains en Irak entre 2003 et 2011. Il ne s’agissait pas d’actions isolées d’acteurs locaux, mais d’une politique d’État mise en œuvre par procuration.
L’Afghanistan a suivi le même schéma. En 2018, le Trésor américain et le Centre de ciblage du financement du terrorisme ont identifié des sponsors du régime iranien et des facilitateurs talibans impliqués dans un accord selon lequel la Force Qods fournissait une formation militaire, un financement, des armes et un refuge en échange d’attaques contre le gouvernement afghan. Le Trésor a précisé que le soutien iranien comprenait des installations d’entraînement près de Birjand, des armes et des munitions, ainsi que des promesses d’armes antiaériennes. Le Trésor a également indiqué que le Corps des gardiens de la révolution islamique – Force Qods apportait un soutien matériel aux talibans, au Hezbollah, au Hamas, au Jihad islamique palestinien et aux Houthis, tandis que la banque centrale et le fonds souverain de développement iraniens contribuaient à transférer d’importantes sommes d’argent à la Force Qods et à ses alliés en Irak, au Liban et au Yémen. L’objectif n’était pas simplement de répandre des informations confidentielles.
L’objectif était d’exercer une pression coûteuse sur Téhéran partout ailleurs – à Bagdad, Kaboul, Beyrouth, Sanaa et au-delà – afin que toute diplomatie avec l’Iran se déroule sous la menace constante de violences qu’il pourrait déclencher ou contenir.
Nulle part ailleurs cela n’est plus flagrant que dans les voies maritimes de la péninsule arabique. Reuters rapporte que les Houthis, soutenus par l’Iran, ont attaqué plus de 100 navires marchands depuis novembre 2023, en coulant quatre, en arraisonnant un autre et tuant au moins huit marins. Ces attaques ont fortement perturbé le trafic maritime à Suez et contraint les navires à emprunter des itinéraires alternatifs coûteux contournant l’Afrique. Autrement dit, Téhéran a fait en mer Rouge, par procuration, ce qu’il tente aujourd’hui de faire directement à Ormuz : transformer le commerce mondial en un moyen de pression.
Les droits humains pris en otage
En Iran même, cette même logique s’étend des États et des voies maritimes aux foyers et aux cellules de prison. Depuis des décennies, une nation entière est prise en otage par le régime. Amnesty International a documenté une « campagne impitoyable de harcèlement et d’intimidation » contre les familles des victimes du soulèvement de 2022, incluant arrestations arbitraires, surveillance, menaces et pressions pour les réduire au silence. L’organisation a également alerté en décembre 2024 sur le fait qu’au moins dix personnes étaient toujours sous le coup d’une condamnation à mort liée aux manifestations, alors que dix autres avaient déjà été exécutées. Le régime ne se contente pas de punir les dissidents ; il exerce une pression constante sur des familles entières, utilisant l’incertitude, l’isolement et la menace d’exécution comme moyen de contrôle prolongé.
Ce comportement ne disparaîtra pas par la réforme, car il n’est pas le fruit du hasard. Il constitue le mécanisme de survie du régime. Téhéran est dépourvu de la légitimité sociale fondée sur le consentement, de la puissance économique qui suscite un soutien durable, et du soft power qui permet de se forger une image positive à l’étranger. Il dispose en revanche d’un capital coercitif : un détroit à menacer, un prisonnier à monnayer, une milice à mobiliser, un seuil nucléaire à manipuler, une famille à terroriser. Sans extorsion, le système est à vif. Le monde doit enfin considérer la dictature cléricale pour ce qu’elle est : un État racketteur qui survit en fabriquant des otages à tous les niveaux. Il doit également aider le peuple iranien et sa résistance organisée à mettre fin à ce système une fois pour toutes.

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