dimanche 29 mars 2026

L’erreur qui a scellé le destin de l’Iran

 Le 13 août 2018, Ali Khamenei s’adressait à un auditoire trié sur le volet et prononçait une phrase qui allait définir sa doctrine stratégique : « Il n’y aura ni guerre, ni négociations.» C’était une affirmation péremptoire, sans ambiguïté et, rétrospectivement, profondément révélatrice.

Des années plus tard, le matin du 28 février 2026, Khamenei réunit ses plus hauts responsables militaires et sécuritaires dans l’un des complexes les plus fortifiés de Téhéran. La question qui se posait à lui n’était plus celle de la désobéissance civile, mais celle de la consolidation des acquis des négociations indirectes avec Washington. À la fin de cette journée, les événements avaient pris le pas sur les délibérations. La guerre avait commencé et, avec sa propre mort, s’effondrait la certitude qu’il avait jadis affichée.

Mais ce n’était pas son premier faux pas.

Trois ans plus tôt, alors que l’Iran approchait de l’anniversaire du soulèvement national de 2022, Khamenei avait fait un pari différent. Le 7 octobre 2023, il avait contribué à déclencher une confrontation régionale plus large, une confrontation dont il pensait sans doute qu’elle modifierait l’équilibre des pouvoirs à l’étranger tout en allégeant la pression intérieure. Au lieu de cela, elle a affaibli les instruments mêmes qu’il avait mis des décennies à construire. Son réseau régional, autrefois pierre angulaire de la dissuasion, a été dégradé sur de multiples fronts.

Pourtant, même cela ne constituait pas l’erreur fondamentale. Pour le comprendre, il faut regarder non pas à l’extérieur, mais à l’intérieur.

Pendant des années, une autre force a façonné la trajectoire de l’Iran, une force bien plus déterminante que les missiles, les milices ou la diplomatie. Dans les villes et les provinces, par vagues successives mais jamais disparues, les Iraniens ordinaires ont contesté l’État à maintes reprises. Il ne s’agissait pas de troubles isolés, mais d’expressions de rejet à l’échelle nationale : persistantes, décentralisées et de plus en plus explicites dans leurs revendications.

Elles ont révélé une réalité qu’aucune évaluation des services de renseignement, aucun canal de négociation, aucun calcul militaire ne pouvait masquer : le régime était dépourvu de fondement social durable.

Les analystes avaient depuis longtemps constaté que ces manifestations reflétaient une crise de légitimité croissante au sein du système, crise que la répression seule ne pouvait résoudre. Les manifestants réclamaient ouvertement la fin de l’ordre politique, brûlaient les symboles de l’autorité et persistaient malgré les arrestations, les violences et le recours à la force meurtrière.

Cet événement avait des conséquences importantes, non seulement sur le plan intérieur, mais aussi sur le plan international.

Car ce sont ces soulèvements qui ont privé le régime de son atout le plus précieux : l’illusion de stabilité. Pendant des années, la dictature cléricale avait tiré parti de son influence régionale, de son appareil sécuritaire et de sa capacité à semer le trouble pour projeter une image de force. Mais dès lors qu’il est devenu évident qu’elle régnait sur une société en pleine rébellion, cette image a commencé à se fissurer.

Ce n’est pas la pression étrangère qui a créé cette faiblesse ; il y a réagi. Et pourtant, Khamenei n’a pas su – ou n’a pas pu – s’adapter.

L’ironie la plus profonde est que cette leçon était déjà inscrite dans l’histoire moderne de l’Iran. Mohammad Reza Pahlavi, le dictateur monarchique déchu, avait jadis commandé l’une des armées les plus redoutables de la région, forte de ressources considérables et d’alliés puissants. Pourtant, face à une population qui lui avait retiré son consentement, cet appareil militaire s’est révélé inefficace.

Khamenei pensait avoir résolu ce problème.

Là où le Shah s’appuyait sur une armée conventionnelle, Khamenei a bâti tout un système de contrôle : le Corps des gardiens de la révolution islamique, les Bassidj, le ministère du Renseignement et un dense réseau d’institutions conçues pour surveiller, dissuader et réprimer la dissidence. Il s’agissait d’une architecture de coercition plus sophistiquée : plus profonde, plus étendue et plus résiliente.

Mais elle reposait sur la même prémisse erronée. Cette prémisse n’était pas simplement que la force pouvait maintenir l’ordre. C’était que la force pouvait se substituer à la légitimité.

Des soulèvements répétés ont prouvé le contraire. Ils ont démontré que même l’appareil sécuritaire le plus imposant ne peut contenir pleinement une société qui ne reconnaît plus l’autorité qui lui est imposée. Ils ont révélé que les élections n’étaient qu’un rituel, les mobilisations officielles qu’une mise en scène et les réformes qu’une voie sans issue.

Khamenei comprenait le danger, mais pas la solution.

Se retirer à l’extérieur risquait d’encourager la dissidence intérieure. Faire des compromis à l’étranger menaçait la cohésion des forces mêmes chargées de maintenir l’ordre.

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