Un Norouz de l’absence
Pour la première fois depuis des décennies, le Nouvel An s’est ouvert sans l’image ni la présence d’Ali Khamenei, et sous le feu des bombardements. Le message attribué à Mojtaba Khamenei était censé projeter une image de continuité. Au lieu de cela, il a mis en lumière la rupture. Le message de Mojtaba pour Norouz a présenté l’année comme celle d’une « économie de résistance sous l’égide de l’unité et de la sécurité nationales » et a nié toute responsabilité iranienne dans les attaques en Turquie et à Oman. Mais le simple fait que le régime ait privilégié un message écrit ou médiatisé, contrôlé, plutôt qu’une présence visible et autoritaire, a révélé la fragilité de la situation.
Le véritable destinataire de ce message n’était pas l’ensemble de la population iranienne, mais le camp démoralisé du régime : les services de sécurité, les Bassidj, le système judiciaire, la bureaucratie et les réseaux loyalistes, ébranlés par la guerre, la succession et le souvenir du soulèvement de janvier. Dans le message attribué à Mojtaba, ce dernier exhorte explicitement les médias nationaux à éviter toute discussion sérieuse sur les faiblesses du régime. Un État contraint au silence face à ses échecs admet implicitement que ces derniers sont devenus dangereux en son sein.
Le message de Norouz de Massoud Pezeshkian appelait à « laisser tomber les rancunes et les différends », présentait la nouvelle année comme une année de « consensus et de solidarité », et exhortait même les Iraniens de l’étranger à mettre de côté toute hostilité. Parallèlement, il insistait sur le fait que l’assassinat des hauts dirigeants n’avait pas réussi à ébranler le système et que l’État avait rapidement rétabli l’ordre. Son rôle consistait à adoucir l’image du régime par un discours de réconciliation et de calme, tout en réaffirmant son principal argument : le système demeure stable, unifié et maître de la situation malgré la guerre et la crise interne.
Une détermination fabriquée de toutes pièces
Puisque les slogans ne suffisent pas à restaurer la confiance, le régime a fait de lui un spectacle. Ces dernières semaines, les médias d’État ont diffusé des images de rassemblements pro-régime dans plusieurs villes après la montée en puissance de Mojtaba Khamenei, où les partisans brandissaient des drapeaux et portaient des portraits d’Ali et de Mojtaba Khamenei. À Ispahan, l’un de ces rassemblements se serait déroulé alors même que des explosions dues à des frappes aériennes à proximité étaient audibles. Il ne s’agissait pas de manifestations de confiance spontanée, mais de mises en scène pour rassurer les fidèles et leur prouver que la foule était toujours mobilisée et que la hiérarchie restait en place.
Ce même désespoir transparaît dans l’environnement médiatique de plus en plus artificiel du régime. Le Wall Street Journal a rapporté que les médias d’État iraniens ont eu recours à des images et des voix off générées par l’IA pour maintenir l’illusion d’une présence publique de Mojtaba Khamenei, alors qu’il reste largement invisible. L’Institut pour le dialogue stratégique a également documenté une forte augmentation de la diffusion, par les réseaux liés à l’État iranien, d’images trompeuses générées par l’IA pendant le conflit, afin de présenter l’Iran comme résilient et victorieux.
Les cérémonies funéraires sont devenues un autre pilier de cette campagne. Reuters a rapporté des deuils publics pour les morts de la guerre à Téhéran, tandis que l’AP a noté que les prières de l’Aïd étaient devenues une tribune pour pleurer les dirigeants tués dans le conflit. Le régime tente de transformer la perte en carburant idéologique, faisant des tombes et des rituels la preuve que le martyre cimente encore le système. Mais un État qui doit constamment dramatiser le sacrifice est un État qui peine à contenir le désespoir.
Propagande pour les loyalistes, terreur pour la société
La preuve ultime de l’insécurité du régime réside dans le contraste entre sa campagne morale et sa répression. Si le régime croyait fermement à ses propres affirmations d’unité et de résilience, il n’aurait pas eu besoin d’exécuter de jeunes manifestants en temps de guerre. Pourtant, le 19 mars, il a exécuté trois jeunes hommes à Qom, arrêtés lors du soulèvement de janvier, dont le lutteur Saleh Mohammadi, âgé de 19 ans. Il s’agissait des premières exécutions liées aux manifestations de janvier, et les organisations de défense des droits humains ont déclaré que les condamnations reposaient sur des aveux extorqués sous la torture et sur des procès manifestement inéquitables. Amnesty International a indiqué qu’au moins 30 personnes, dont des enfants, risquaient la peine de mort dans des affaires liées au soulèvement.
Telle est la véritable structure de la politique de guerre du régime. Les rassemblements, le message de Norouz, les ordres de censure, l’imagerie des dirigeants améliorée par l’IA et les funérailles sont destinés à un camp dirigeant ébranlé. Les exécutions, quant à elles, sont destinées à la société civile. L’une rassure les fidèles ; l’autre terrorise le peuple.
Ces faits montrent que la plus grande crainte de la dictature cléricale n’est pas la pression étrangère, mais le bouleversement interne. Le discours du régime est celui de la situation d’urgence d’un système qui sait que sa survie repose sur la loyauté de ses militaires, de ses forces de sécurité et de ses paramilitaires, prêts à réprimer une société en proie à la contestation. Ce discours s’adresse donc avant tout aux forces qu’il considère comme à l’abri des frappes aériennes, mais néanmoins vulnérables aux fractures au sein de l’État, à la baisse du moral et à la colère grandissante du peuple qu’il leur est ordonné de réprimer.
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