dimanche 29 mars 2026

Le prochain soulèvement iranien se prépare en marge de la guerre

 Un silence imposé par la guerre

L’Iran d’aujourd’hui peut sembler plus calme qu’au cours des précédentes vagues de protestation, mais ce calme n’est ni spontané ni durable. Il est imposé par la guerre. Sous le joug des bombardements aériens et dans un contexte d’alerte militaire renforcée, les mécanismes fondamentaux de la protestation s’effondrent. Les civils évitent de se rassembler parce que la proximité des installations étatiques — souvent des cibles — représente un risque mortel. Dans le même temps, l’appareil sécuritaire de l’État bénéficie d’une plus grande latitude d’action : la dissidence est plus facilement assimilée à une collaboration avec des ennemis étrangers, et les forces de sécurité, de concert avec les milices alliées, réagissent avec une force à la fois immédiate et violente.

Il en résulte un calme forcé. Ce n’est pas que les griefs aient diminué, mais plutôt que le coût de leur expression a fortement augmenté. La société ne se stabilise pas ; elle se comprime.

Désorganisation économique au niveau des ménages

Derrière ce calme imposé se cache une économie devenue structurellement insoutenable pour une grande partie de la population. L’inflation demeure obstinément élevée, avec des taux officiels avoisinant les 40-45 % jusqu’en 2025, tandis que l’inflation alimentaire a grimpé jusqu’à environ 70 % d’une année sur l’autre lors de plusieurs périodes de référence. Ces chiffres sont alarmants, car l’alimentation représente une part disproportionnée des dépenses des ménages à faibles et moyens revenus.

La monnaie nationale s’est considérablement dépréciée, atteignant environ 1,4 à 1,45 million de rials pour un dollar américain fin 2025, soit une perte de plus de la moitié de sa valeur en un an. Cette situation entraîne des effets en cascade : les importations deviennent prohibitifs, les coûts de production nationaux augmentent et la volatilité des prix s’installe durablement.

Les salaires n’ont pas suivi le rythme de l’inflation. Les ajustements du salaire minimum officiel sont restés largement en deçà de celle-ci, ne couvrant qu’environ 25 à 30 % du coût de la vie estimé. Concrètement, un travailleur à temps plein ne peut plus assurer sa subsistance de base par le seul biais d’un emploi formel. C’est là la caractéristique principale de la situation économique actuelle de l’Iran : la normalisation de la pauvreté des travailleurs.

Les chiffres du chômage, souvent annoncés autour de 7 à 8 % officiellement, masquent des problèmes structurels plus profonds. Le chômage des jeunes reste nettement plus élevé – de 15 à 20 % au total, et jusqu’à 30 à 35 % chez les jeunes femmes – tandis que le taux d’activité se situe autour de 40 à 41 %, reflétant un découragement généralisé et un retrait de l’économie formelle. Il est évident que la guerre n’a fait qu’aggraver cette situation.

La crise des salaires et des pensions impayés

Si l’inflation érode les revenus, les retards ou les impayés de salaires les anéantissent complètement. Tout au long de l’année 2025, les cas d’arriérés de salaires sont devenus un problème systémique plutôt qu’exceptionnel. Des travailleurs de nombreux secteurs, des usines aux hôpitaux, ont signalé des retards d’un à trois mois, voire plus. En octobre 2025, des cas de non-paiement de salaires pendant de longues périodes ont été recensés dans plusieurs hôpitaux, provoquant des manifestations organisées.

Les retraités constituent l’un des groupes de protestation les plus persistants. Les pensions, même lorsqu’elles sont versées, sont devenues insuffisantes en raison de l’inflation. Les manifestations de retraités dans les villes, d’Ahvaz au sud à Rasht au nord, se concentrent sur une revendication simple : survivre dans la dignité.

Défaillance des infrastructures et perturbations quotidiennes

Parallèlement à la crise économique, on observe une défaillance visible et de plus en plus perturbatrice des infrastructures et de la gestion des ressources. Malgré des réserves de gaz naturel parmi les plus importantes au monde, l’Iran est confronté à des pénuries de gaz récurrentes, entraînant des arrêts de production industrielle, notamment dans des secteurs clés comme la sidérurgie fin 2025. Les coupures d’électricité ont aggravé ces perturbations, affectant les ménages et l’activité économique.

La pénurie d’eau a atteint des niveaux critiques dans de nombreuses provinces. Les manifestations dans des régions comme Bushehr et le Khuzestan sont alimentées par de graves pénuries d’eau, tandis que des experts en Iran décrivent la situation comme proche de la « faillite de l’eau » – un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande résultant d’années de mauvaise gestion et de surexploitation.

La dégradation de l’environnement aggrave encore la situation. La pression est forte. La pollution atmosphérique dans les grands centres urbains a atteint des niveaux dangereux, tandis que les activités industrielles et minières contribuent à des dommages écologiques à long terme. Il ne s’agit pas de préoccupations lointaines ou abstraites ; ce sont des réalités quotidiennes qui affectent directement la santé, les moyens de subsistance et la qualité de vie.

Une société en proie au mécontentement

Ce qui rend la situation actuelle particulièrement explosive, c’est l’ampleur du mouvement. Les troubles en Iran ne se limitent plus à des groupes sociaux spécifiques. Le soulèvement de janvier 2026 a commencé avec les commerçants des bazars — traditionnellement prudents et souvent attachés à la stabilité — et s’est rapidement étendu aux ouvriers, aux retraités, aux étudiants et à tous les secteurs de la société.

Les manifestations se sont propagées dans les grands centres urbains — Téhéran, Ispahan, Chiraz, Mashhad — ainsi que dans des villes plus petites, révélant un mouvement national plutôt qu’une agitation localisée. Cette convergence entre les classes sociales et les régions marque un tournant décisif. Les griefs ne sont plus vécus isolément ; ils sont partagés par l’ensemble de la société.

Lorsque le mécontentement atteint ce niveau de diffusion, il s’enracine structurellement. La question n’est plus de savoir si des troubles surviendront, mais comment ils se manifesteront lorsque les conditions le permettront.

Répression sans solution

La réponse de l’État s’est largement appuyée sur la coercition. Lors de la vague de protestations de 2025-2026, les forces de sécurité ont reçu l’ordre de réprimer les troubles « par tous les moyens nécessaires », ce qui a entraîné des arrestations massives et des rapports faisant état d’un usage excessif de la force létale. Les coupures d’Internet et le contrôle de l’information ont été utilisés systématiquement pour limiter la coordination et la visibilité.

En temps de guerre, ces mécanismes s’intensifient. Le seuil de répression s’abaisse et la justification s’élargit. La dissidence est plus facilement assimilée à la déloyauté et la répression devient plus agressive.

Pourtant, la répression s’exerce dans des limites claires. Cela peut atténuer la visibilité des manifestations, mais ne permet pas de lutter contre l’inflation, de rétablir le pouvoir d’achat, de résoudre les pénuries d’eau ni de verser les salaires. Ces pressions sous-jacentes continuent de s’accumuler, même en l’absence de troubles visibles.

Que se passe-t-il après la guerre ?

Lorsque le conflit s’apaise, les sociétés ne retrouvent pas leur état d’avant-guerre. Elles émergent avec des attentes accrues. En Iran, cela se traduira certainement par des demandes immédiates d’aide économique, de rétablissement des services et de réparation pour les pertes subies pendant la guerre.

Ces attentes se heurteront à une réalité contraignante. L’inflation ne reculera pas rapidement et les limitations budgétaires restreindront la capacité de réaction de l’État. L’écart entre les attentes de la société et les capacités du système risque de se creuser fortement.

La guerre masque souvent les divisions internes des systèmes politiques. Une fois la pression extérieure retombée, ces divisions ont tendance à ressurgir. La structure politique iranienne se caractérise par de multiples centres de pouvoir, et si les conditions de guerre peuvent imposer un alignement temporaire, l’après-guerre risque de raviver la concurrence pour l’autorité, les ressources et les responsabilités.

Si les hautes instances dirigeantes ont été affaiblies, cette fragmentation pourrait s’intensifier. Dans ce cas, la coordination se dégrade, la prise de décision ralentit et la capacité du système à répondre aux demandes de la société s’amenuise encore.

Conclusion : Un soulèvement différé

La guerre terminée, la retenue s’estompe, mais le ressentiment revient intact et exacerbé.

Une population meurtrie par l’inflation, la flambée des prix, les salaires impayés et la défaillance des services publics n’acceptera plus aucun délai. Les attentes monteront en flèche et le peuple exigera des comptes. Parallèlement, l’État sera affaibli : financièrement fragilisé, divisé intérieurement et aux prises avec les dégâts de la guerre.

La suite est prévisible : la trêve prend fin, la pression retombe et une société plus large et plus impatiente – déjà exaspérée par la répression sanglante du soulèvement de 2026 – retourne dans la rue. Pas de réinitialisation. Une résurgence.

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